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ReportageLa cité de « Bâtiment 5 » à Montfermeil, en voie de disparition

L’ancien « Bâtiment 5 », au cœur du film de Ladj Ly, laisse un sentiment de vide à Montfermeil

ReportageLa cité des Bosquets à Montfermeil (93) pourrait disparaître selon ses habitants
C'est sur ce terrain vague que se dressait le « Bâtiment 5 » de la cité des Bosquets. Le 7 décembre 2023 à Montfermeil
C'est sur ce terrain vague que se dressait le « Bâtiment 5 » de la cité des Bosquets. Le 7 décembre 2023 à Montfermeil - R.Le Dourneuf / 20 Minutes / 20 Minutes
Romarik Le Dourneuf

Romarik Le Dourneuf

L'essentiel

  • Dans son dernier film Bâtiment 5 sorti le mercredi 6 décembre dernier, le réalisateur Ladj Ly raconte la destruction du B5, l’immeuble de la cité des Bosquets dans lequel il a grandi.
  • Trois ans après sa destruction, le B5 a laissé pour le moment un grand terrain vague et beaucoup d’amertume et de tristesse chez les riverains du quartier.
  • Entre colère et tristesse, ceux qui connaissent la cité des Bosquets déplorent une gentrification qui devrait faire disparaître la cité qu’ils ont connue.

À voir le terrain vague qui longe la rue Picasso, on peine à croire qu’a pu se dresser un jour une barre d’immeuble qui a abrité près de 8.000 habitants. C’est pourtant bien là que se situait le « B5 », l’édifice au cœur du dernier film de Ladj Ly, Bâtiment 5, sorti mercredi dernier au cinéma. « C’est vrai que ça paraît tout petit maintenant que c’est vide », commente Sékou, un habitant de la cité des Bosquets à Montfermeil (93). Surtout, la destruction de l’immeuble en 2020 a métamorphosé le quartier. Une transformation commencée dans les années 1990 et qui entame désormais une phase assez radicale.

Une verrue, un grain de beauté, et un phare

« C’était une véritable verrue, on ne pouvait pas espérer mieux que de la voir tomber », explique Jean-Marie, retraité qui vit à quelques centaines de mètres de l’emplacement. Si son avis est partagé par quelques voisins, la majorité des habitants du quartier ne sont pas si durs.

Pour rester sur la métaphore, le « B5 » est davantage décrit comme ce grain de beauté, un peu disgracieux au premier regard, mais qui fait la personnalité et le charme de son porteur. « Et puis il servait de repère dans le quartier, s’amuse Houda, habitante des Bosquets elle aussi, on le voyait de loin. Je suis sûr qu’il y a des gens qui se perdent maintenant. »

L’image de phare n’est pas galvaudée à en croire Aristide Barraud, ancien rugbyman professionnel devenu photographe et écrivain. Celui qui a « squatté » l’immeuble pendant toute la phase de destruction, de janvier à novembre 2020, arpentant les couloirs et appartements vides, se liant d’amitié avec les ouvriers du chantier, jusqu’à en extraire une exposition photo, témoigne du gigantisme du lieu : « Depuis les étages du haut, par beau temps, on pouvait voir l’est de Paris. Par très beau temps, on pouvait même apercevoir la tour Eiffel. »

Un vide surtout émotionnel

Mais le sentiment de vide que laisse l’ancien « B5 » n’est pas que physique. C’est même le moindre mal. Car en abordant la destruction du bâtiment dans sa globalité, ce sont la tristesse et la colère qui transpirent davantage. Le départ de voisins, d’amis, de copains de foot,… Des centaines de familles ont été contraintes de partir, déchirant la vie de quartier. Plusieurs riverains évoquent « un manque », Aristide Barraud le compare au « membre fantôme » des personnes amputées qui ressentent toujours une douleur là où il n’y a plus rien.

Claude vit dans la cité depuis plus de trente ans et résume l’état d’esprit partagé par lui et plusieurs de ses amis : « C’est pas correct ce qu’ils ont fait. Ils ont foutu dehors et exproprié des familles entières, modestes, immigrées, ou fils d’immigrés pour la plupart. Comme des malpropres. Ils veulent “nettoyer” le quartier. En finir avec les Bosquets. »

Construite dans les années 1960, la cité fut d’abord un quartier de standing pour les classes moyennes. Mais ces dernières fuient rapidement face aux charges immobilières du lieu. Rachetés par des fonds de pension américains qui ne paieront jamais ces mêmes charges, les immeubles se dégradent rapidement, et les Américains laissent place à des marchands de sommeil puis à des familles modestes à la recherche de logements à acheter dans leurs moyens.

Un quartier à effacer

« Quand on parle de la cité, c’est toujours pour du trafic de drogue, des violences, les émeutes (de 2005 provoquées par la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré à quelques centaines de mètres de là, à Clichy-sous-Bois – NDLR) », souffle Houda.

Une image que la mairie* souhaiterait effacer de la carte postale de la ville selon les riverains. Et la gomme est en marche au regard des constructions récentes qui encerclent le quartier et remplacent petit à petit toutes les barres d’immeubles disparues entre la première, la B2, en 1994 et la dernière, il y a trois ans. « Avec les immeubles, on efface aussi leurs habitants, et comme les immeubles, on espère les voir remplacés par de nouveaux ''qui présentent mieux'' », commente Sékou qui peine à cacher sa colère.

Colère et sentiment d’injustice face à la gentrification

Une colère partagée dans la cité. Le B5 disparu, ils s’imaginent comme les prochains sur la liste à être repoussés plus loin. Aristide Barraud l’explique : « C’est un quartier qui est à peine à 15 kilomètres de Paris. Mais il faut au moins 1h30 pour se rendre à la capitale avec les transports en commun. Un trajet que certains font deux fois par jour pour aller travailler. Et maintenant que les barres d’immeuble sont rasées, et leurs habitants éparpillés un peu plus loin encore, arrivent le T4 et bientôt le Grand Paris Express qui va placer la ville à 15 minutes de Paris. Vous vous rendez compte de la violence et de l’injustice de la situation ? »

Une gentrification dont Rodrigo Arenas, ancien élu d’opposition à la mairie de Montfermeil (aujourd’hui député de Paris) a été le témoin : « Ces gens ont fait la richesse de Montfermeil en travaillant, en payant des impôts locaux et des taxes, en participant aux assos, en devenant des artistes accomplis et reconnus ou des footballeurs professionnels. Et maintenant on leur dit “ça a été très gentil, maintenant il faut partir parce qu’on rénove la ville et on veut faire monter le prix du mètre carré''. C’est plus facile de chasser la pauvreté que de l’éradiquer. En faisant sauter le B5, on fait aussi sauter les Bosquets. »

Mais à l'image des films de Ladj Ly et à ses œuvres, la cité des Bosquets a encore beaucoup à donner selon Aristide Barraud, lui-même passé par le centre de formation « Kourtrajmé » de Montfermeil : « Ce quartier est extraordinaire par son vécu et il regorge de jeunes créatifs. De nombreux jeunes qui sont nés dans les années 1990, qui n’ont connu que la destruction, la poussière et les chantiers, mais qui ont faim de création, qui ont envie de faire, de raconter leur histoire et celle des Bosquets. »

*Contactée par 20 Minutes, la municipalité n’a pas répondu à nos sollicitations

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