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Interview« Le défilé du 14-juillet est préparé comme une opération de terrain »

Défilé du 14-juillet : « 95 appareils à coordonner au millimètre près », raconte le chef d’orchestre du cortège aérien

InterviewThierry Gouaichault, Général des Armées, a la charge de l’organisation et du déroulement du défilé aérien du 14-juillet
Ce vendredi, 95 aéronefs vont survoler les Champs-Elysées dans le cadre du défilé du 14-juillet. (Illustration)
Ce vendredi, 95 aéronefs vont survoler les Champs-Elysées dans le cadre du défilé du 14-juillet. (Illustration) - V. Wartner / 20 Minutes / V. Wartner / 20 Minutes
Romarik Le Dourneuf

Romarik Le Dourneuf

L'essentiel

  • Comme tous les ans, le défilé militaire de la Fête nationale se déroulera sur les Champs-Élysées à Paris. La partie aérienne du défilé est préparée et coordonnée par l’Armée de l’air et de l’espace.
  • Le Général des Armées Thierry Gouaichault est à la tête de ce dispositif de 95 aéronefs qui vont survoler la capitale.
  • Pour 20 Minutes, le général raconte comment un tel déploiement est organisé.

Le défilé militaire du 14-juillet est une prouesse technique et logistique. Faire parader autant d’unités, de formations et de femmes et hommes sur les Champs-Elysées relève de la haute couture. Mais quand il s’agit de faire la même chose avec des avions de chasse, des avions de transport et des hélicoptères, la chose touche à la prouesse.

Pour comprendre comment mouvoir près d’une centaine d’objets volants au millimètre au-dessus de la capitale, 20 Minutes a interrogé le chorégraphe et chef d’orchestre de cette procession aérienne, le Général des Armées Thierry Gouaichault, n°2 du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes (CDAOA).

Général, vous êtes habitué au déploiement des forces françaises sur différents terrains, un militaire de carrière, comment organise-t-on un tel ballet de démonstration ?

Tout simplement comme une opération de terrain. À partir du moment où on planifie et on conduit les unités, c’est une opération comme une autre. À ceci près que les objectifs, le nombre et la diversité des unités sont différents. Mais l’organisation reste la même.

Vous parlez du nombre justement, savez-vous combien de personnes sont impliquées dans la partie aérienne du défilé ?

C’est compliqué de donner un nombre humain précis parce que les mécaniciens de l’Armée de l'air et de l’espace, qui participent à toute cette organisation, restent sur base. On ne voit donc que les pilotes à bord, ce qui n’est pas très démonstratif.

Mais je peux vous parler en termes d’appareils. En tout, nous avons 67 avions de tous types et 28 hélicoptères. Ce qui représente 95 aéronefs en vol, sur deux défilés différents puisque les avions font un premier passage et les hélicoptères passent un peu plus tard, avec des passages de troupes au sol entre les deux.

Surtout, l’Armée de l'air n’est pas seule à défiler puisque l’armée de terre a son aviation légère avec des hélicoptères. La marine a sa partie aéromaritime. La gendarmerie aussi sera présente avec ses hélicoptères, et même un avion de la Sécurité civile de type Dash. Mais en tant que garant de l’espace aérien dans le domaine militaire, c’est l’Armée de l'air et de l’espace qui coordonne tout ce petit monde.

On imagine que tous ces appareils n’attendent pas sagement derrière un rideau à la Défense, à la manière d’un défilé chez Dior…

Non, ils partent de leur position. Les hélicoptères viennent de la base aérienne de Villacoublay, l'ALAT (l’Aviation légère de l’Armée de terre) part d’un site civil à Chartres, les avions de transport sont à Évreux et les avions de chasse… partent de chez eux.

Mais comment fait-on pour coordonner à la seconde autant d’appareils en vol, on imagine qu’ils ne peuvent faire du surplace en attendant leur tour ?

C’est tout comme. Les aéronefs sont entre Évreux et Paris. C’est très proche et cela permet d’avoir un accès facile aux terrains de déroutement en cas de besoin. Ils ont une marge de pétrole qui leur permet de gérer un délai supplémentaire en cas de retard. Par exemple, si le président a eu un problème, un souci de protocole. Ou s’il y a un incident technique.

Les aéronefs décollent de leur terrain et rejoignent des espaces aériens sur plusieurs étages dans lesquels ils vont tourner en rond. On les appelle des « hippodromes ». Ils se mettent dedans, chacun a sa place définie. Le défilé est construit par tableaux, parfaitement planifiés. Les pilotes attendent alors leur « top » pour en sortir.

Qui dessine ces tableaux et donne le « top » ?

C’est mon équipe qui fait ce travail de planification pour « étager » tous ces gens. La coordination et le commandement de l’opération ont été planifiés avec mes équipes de Lyon. Au CDAOA : la tête de pont, les chefs, est à Paris. Mais le centre nerveux se trouve à Lyon. Et le jour J, le poste de commandement se trouve sur l’Arc de Triomphe, et c’est lui qui dicte le tempo et donne les « tops » à partir du moment où le président de la République est assis. C’est lui le déclencheur de la parade.

Que se passe-t-il une fois qu’ils ont reçu le feu vert ?

Ils sortent de l'« hippodrome » et savent qu’à partir de ce moment, ils ont tant de secondes pour arriver à la verticale sur la tribune de la Concorde. Chacun calcule sa position pour arriver pile-poil au temps indiqué. C’est plus facile aujourd’hui avec les avions modernes. À l’époque où je défilais, on le faisait à la main, avec une réglette dans le cockpit.

Avec autant d’appareils sur un espace aussi restreint, comment fait-on pour éviter les collisions ?

Les escadrons sont placés dans une « boîte ». C’est un espace aérien délimité sur les côtés, comme un cube, avec un plancher et un plafond qu’ils ne peuvent dépasser. Une fois dedans, ils ne peuvent en sortir jusqu’à la fin du défilé. C’est à eux de gérer la vitesse et l’espacement qui doit être tenu et à partir de là tout est calculé pour que ça s’imbrique de manière mécanique.

Chaque « boîte » à son leader qui doit s’assurer que l’escadron passe au millimètre au bon endroit pour être parfaitement au-dessus de l’Arc de Triomphe, des Champs-Elysées et de la place de la Concorde. Pour cela, ils sont en lien avec moi via une fréquence radio dédiée. Ils ont aussi une fréquence entre eux pour s’assurer de la bonne formation.

Les pilotes doivent être particulièrement expérimentés pour réussir de telles manœuvres. Ce sont les meilleurs qui sont choisis ?

À part les plus jeunes qui ne sont pas encore qualifiés, tout pilote de l’Armée de l’air et de l’espace ou de l'ALAT peut avoir sa place dans le défilé. Tous les pilotes ne sont pas des « chibanes » (des pilotes qui ont une grande expérience des opérations - NDLR)

Pour la patrouille de France, c’est facile, c’est leur métier de tous les jours. Idem pour les avions de chasse. Le seul souci, c’est d’être capable de passer à l’heure juste dans un cadre inhabituel, il faut passer la Défense qui est assez haute, et ensuite bien trouver sa ligne et se synchroniser, parce qu’il faut que « ça ait de la gueule ».

Les avions de transport sont moins habitués à voler dans ce genre de configuration, les hélicoptères, un peu plus. Mais ils n’ont pas besoin de s’entraîner plus que ça. Il faut surtout s’entraîner pour passer parfaitement dans l’axe, pour les spectateurs et les téléspectateurs. Il faut prendre des repères. C’est surtout pour cela qu’on a fait deux entraînements en amont.

Participer à la Fête nationale, voler au-dessus de Paris devant la France entière… Les pilotes ont-ils le temps d’en profiter ?

Pas vraiment, les réglages et paramètres à surveiller demandent une très grande concentration. Ils sont fixés sur leur leader pour respecter leur ligne… Ils peuvent jeter un œil. Mais cela va très, très vite, ce n’est pas très « fun ». En revanche, ils peuvent ensuite se dire qu’ils l’ont fait. C’est une grande fierté.

C’est une fierté aussi pour l’Armée, en particulier l’Armée de l’air et de l’espace ce défilé, il est parfois décrié…

Bien sûr. Au-delà de ce que ce que représente la Fête nationale pour un Etat républicain. Il y a un vrai lien Armée-Nation. Un lien que nous devons conserver et consolider. Mine de rien, l’Armée, c’est beaucoup d’argent et d’investissement. Parce que nous sommes engagés en Afrique, au Levant pour combattre Daesh et sur le front de l’Est pour faire la police du ciel avec les forces de l’OTAN.

Donc au-delà de l’aspect iconoclaste « On paie nos impôts, ça passe là-dedans », c’est aussi dire, tous ceux que vous voyez passer au-dessus de vous, ils vous protègent, c’est un bouclier, qui vous permet de vivre tous les jours tranquillement. Ce sont vos enfants, vos frères et sœurs, vos cousins, vos voisins. Mais aussi de vrais professionnels qui exercent un vrai métier, et parfois jusqu’au sacrifice ultime.

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