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RESSOURCESLes raisons de la guerre de l’eau en Île-de-France

Île-de-France : Un projet sur l’eau potable suscite beaucoup d’inquiétude chez les acteurs du secteur

RESSOURCESLes principales autorités de gestion de l’eau potable de la région s’écharpent au sujet du projet du Sédif qui mettrait en danger la solidarité entre les territoires
Les quatre grandes autorités de distribution de l'eau potable en Île-de-France cherchent à s'accorder sur le traitement de leurs ressources. (Illustration)
Les quatre grandes autorités de distribution de l'eau potable en Île-de-France cherchent à s'accorder sur le traitement de leurs ressources. (Illustration) - G. VARELA / 20 MINUTES / G. VARELA / 20 MINUTES
Romarik Le Dourneuf

Romarik Le Dourneuf

L'essentiel

  • Eau de Paris et plusieurs intercommunalités demandent l’abrogation pure et simple du projet du Sédif d’usines nouvelle technologie qui permettrait de fournir une eau ultra-pure.
  • Si le Sédif veut transformer ses usines de traitement de l’eau en raison de ressources trop polluées selon lui. A contrario, les autres organisations militent pour des techniques plus sobres et misent davantage sur la dépollution des sols pour préserver les ressources en eau de la région.
  • Selon Eau de Paris, le « cavalier seul » du Sédif mettrait en danger un accord de solidarité entre les territoires en cas de crise.

Éclipsé par les événements qui heurtent la région depuis la mort du jeune Nahel, tué par le tir d’un policier, le dossier de l’eau en Île-de-France tente de refaire surface depuis quelques jours. Le 26 juin dernier, les régies publiques chargées d’alimenter en eau potable Paris, et une partie des Franciliens, ont appelé à un « Grenelle de l’eau » urgent pour la région. Ce vendredi encore, plusieurs associations tiendront une conférence de presse pour demander une « gestion citoyenne, publique et résiliente de l’eau en Île-de-France ».

La raison de leur courroux ? Le projet du Syndicat des eaux d’Île-de-France (Sédif) consiste à doter ses trois usines de traitement d’eau d’une technologie de la filière membranaire promettant une « eau pure ». Une promesse alléchante sur le papier… Mais fortement contestée. Pour comprendre la guerre de l’eau qui se dessine dans la région, 20 Minutes fait le point sur ce dossier.


Une nouvelle technologie qui permet d’obtenir une eau « ultra-pure »

Dans les tuyaux depuis plusieurs années, le projet de transformation des trois stations du Sédif (Méry-sur-Oise (95), Choisy-le-Roi (94) et Neuilly-sur-Marne (93)) pour les doter de la technologie appelée « Osmose inversée basse pression » a été relancé par le président André Santini au mois d’avril.

Cette technique, déjà utilisée pour le dessalement, consiste à propulser l’eau au travers de membranes dont les pores sont si réduits qu’ils permettraient de filtrer de 80 à 99 % les molécules des nouveaux polluants constatés dernièrement. Elle améliorerait également la dureté de l’eau, en réduisant de 2,5 à 3 fois la teneur en calcaire et permettrait de se passer de chlore.

Problème, à peu près tous les autres acteurs du secteur de l’eau s’y opposent. Et les griefs ne manquent pas.

Un impact environnemental et un report de la pollution sur les autres

Premier point d’achoppement, l’impact environnemental. Dan Lert, président d’Eau de Paris, l’une des quatre principales autorités organisatrices de la distribution d’eau dans la région, avec le Sédif, Sénéo et Aquavesc, explique à 20 Minutes les risques écologiques du projet : « Le report des pollutions sur les autres acteurs de l’eau n’est pas pris en compte. Les concentrats (tous les rejets du traitement) vont être rejetés dans le cours des fleuves en volumes hyperconcentrés. Ce sera aux territoires en aval à les traiter au risque de polluer davantage les ressources de ces territoires. C’est un manque de solidarité criant. »


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Un argument souligné par Julie Mendret, Docteure en génie des procédés de l’environnement et maîtresse de conférences à l’université de Montpellier : « Le projet du Sédif manque d’études d’impact sur la biodiversité et sur les points d’eau des bassins en aval, où se situent d’autres usines de potabilisation. »

L’autre point « pas très vert » du projet du Sédif est le coût énergétique de ces usines de nouvelle génération. La technologie de l’OIBP nécessite en effet trois fois plus d’énergie (principalement électrique) que les usines actuelles pour fonctionner. « C’est l’équivalent de la consommation d’une ville de 40.000 habitants. Cela va à l’encontre des enjeux de sobriété énergétique vers lesquels le changement climatique nous conduit », explique Dan Lert.

Deux philosophies s’affrontent : artillerie lourde contre prévention

Pour justifier ce choix, le Sédif argue que ce sont ses sources de mauvaises qualités qui l’obligent. « 97 % de nos ressources sont des eaux de surfaces, plus vulnérables à la pollution que les nappes phréatiques que Paris garde égoïstement pour elle », expliquait André Santini en avril. Le syndicat avance également que l’énergie supplémentaire dépensée serait compensée par les économies d’énergie que son eau, plus pure, entraînerait en améliorant le fonctionnement des appareils d’électroménagers de ses usagers.


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Si le Sédif avance que son bassin-versant représente 12 % du territoire français, « impossible à maîtriser », pour justifier la nécessité de sortir l’artillerie lourde, Eau de Paris voit davantage la solution dans la prévention et la sobriété, et met en avant sa nouvelle usine Orly 2 inaugurée la semaine dernière par Anne Hidalgo et qui fonctionnera aux charbons actifs.

Une technologie efficace contre les pesticides ou les nitrates selon Julie Mendret, mais moins contre les nouveaux polluants comme le dioxane repéré par l’Anses dans les eaux de la région selon un rapport publié en mars dernier : « Nous travaillons avec les producteurs agricoles en amont afin de privilégier un meilleur traitement des terres, avec moins de pesticides, explique Dan Lert, aujourd’hui, 16.000 hectares du bassin-versant sont protégés avec un objectif clair de 20.000 hectares à court terme et de 40.000 hectares très sensibles à la pollution dans les années à venir. » Un projet à 47 millions d’euros pour Eau de Paris.

Un coût pharaonique et peut-être plus…

Une paille en comparaison des 860 millions d’euros que demande l’OIBP : « Si le Sédif investissait cet argent dans la dépollution, vous imaginez ce que nous pourrions faire ? D’autant que leurs usines ne seront pas prêtes avant 2032, en attendant, les bassins-versants et leur eau continuent à être pollués », commente Dan Lert.

Une facture qui pourrait d’ailleurs continuer à augmenter selon l’un des acteurs du secteur qui préfère ne pas être cité : « Le Sédif a fait ses calculs avant le Covid-19, la guerre en Ukraine et l’inflation. 860 millions, c’est la somme de départ. Quand les consommateurs vont voir leur facture augmenter d’années en années, ils comprendront qu’on va largement dépasser le milliard d’euros, mais ce sera trop tard. »

Une différence de traitements et de traitement

Partenaire du Sédif comme d’Eau de Paris, Sénéo (syndicat de l’eau de la moitié nord des Hauts-de-Seine) tente de jouer l’apaisement. Au sujet du projet du premier, Florent Cazy, directeur général de Sénéo botte en touche : « Chacun est seigneur en ses terres, et toutes les décisions ont été prises démocratiquement. » Toutefois, sa vision semble se rapprocher de celle d’Eau de Paris : « Nous défendons plutôt une vision ''low tech'' qui coûte moins cher et est plus durable. Une eau de bonne qualité, ça passe par de la prévention pour arriver à une eau brute plus pure. Pour cela, il faut investir dans la qualité de la ressource, changer les pratiques agricoles et lutter contre le gaspillage. »

Florent Cazy soulève toutefois la question politique sous-jacente à ces débats : « Les usagers sont assignés à leur distributeur. Ils ne peuvent pas en changer comme on change de fournisseurs d’électricité. Or, le projet de la Sédif, bien que plus dispendieux [il devrait augmenter le prix de l’eau pour l’usager d’au moins 30 à 40 centimes par m3] promet une eau ''business class'', avec moins de goût et une dureté réduite. Même si l’eau des distributeurs voisins est excellente, ce n’est pas facile de justifier à ses usagers qu’elle est moins bonne qu’à côté. C’est une question à prendre en compte aussi. »

La solidarité entre les territoires remise en cause

Mais si l’aspect politique est omniprésent dans la bouche de tous les acteurs, ce qui rend ce débat si important, c’est que tous ces réseaux, bien qu’en gestion indépendante, sont interconnectés. En effet, un accord entre les quatre grandes autorités de gestion de l’eau de la région promeut une solidarité et une aide mutuelle en cas de crise. Travaux, pollution ponctuelle, pénurie due à la sécheresse, tous les réseaux sont reliés et les usines travaillent en sous-capacité pour pouvoir remédier au défaut de l’une ou de plusieurs d’entre elles. Un exercice de simulation de crise réalisé en septembre dernier a d’ailleurs montré que cette solidarité fonctionnait.

Or, selon Eau de Paris et Sénéo, la « nouvelle eau premium » de la Sédif pourrait mettre cette solidarité à mal ce système. En effet, aucune étude n’a été réalisée pour montrer que cette eau, très faible en chlore, serait adaptée aux réseaux des autres organisations. « Le Sédif part du principe que son réseau est assez bon pour éviter une prolifération bactérienne avec son eau ultrapure. Mais on manque d’information et on ne sait pas comment ces réseaux réagiraient avec des eaux à chloration différentes. »



« Dans un cas de crise, nous nous référons au préfet qui prend les décisions. Mais il faut un cadre homogène pour respecter notre priorité qui est de sécuriser la ressource en eau de tous les Franciliens », conclut Florent Cazy. C’est justement ce qu’a fait Eau de Paris en demandant l’intervention du préfet de région pour définir une stratégie collective.

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