20 Minutes : Actualités et infos en direct
Privé de transportAprès une nuit de violence, « le bus ne passera pas » à Aubervilliers

Mort de Nahel : Après une nuit de violence, « le bus ne passera pas » à Aubervilliers

Privé de transportLa ville de Seine-Saint-Denis a été particulièrement touchée par les heurts qui ont eu lieu jeudi soir. Son dépôt de bus RATP a été incendié
Douze bus ont été brûlés par des cocktails molotov dans le centre de dépôt RATP d'Aubervilliers. 30 juin 2023 à Aubervilliers.
Douze bus ont été brûlés par des cocktails molotov dans le centre de dépôt RATP d'Aubervilliers. 30 juin 2023 à Aubervilliers.  - R. Le Dourneuf / 20 Minutes / 20 Minutes
Romarik Le Dourneuf

Romarik Le Dourneuf

L'essentiel

  • Une nouvelle nuit de violences a eu lieu ce jeudi soir, deux jours après la mort de Nahel, 17 ans, tué par un policier à Nanterre pour un « refus d’obtempérer ».
  • A Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), douze bus de la RATP stationné dans un centre de dépôt à ciel ouvert ont été incendiés par des cocktails Molotov lancés par des individus.
  • Les habitants de la ville se retrouvent sans transport en commun ce vendredi matin, et craignent que les faits se renouvellent.

«Ça ne sert à rien d’attendre madame, le bus ne passera pas ce matin. » Devant l’arrêt de l’avenue Jean-Jaurès à Aubervilliers, Bernadette, 67 ans, paraît désemparée. L’écran situé au-dessus de sa tête indique bien « informations indisponibles », elle espérait tout de même que le bus passerait. « D’habitude, je prends la ligne 7 pour aller travailler à La Courneuve, mais elle est arrêtée ce matin. »

Comme tous les habitants de la ville de Seine-Saint-Denis, Bernadette a un goût amer ce vendredi matin. La commune se réveille avec les stigmates d’une nouvelle nuit de violence. La troisième depuis la mort de Nahel, tué par un policier mardi à Nanterre. Mais cette dernière a été encore plus intense que les précédentes entre vitrines de commerces brisés, poubelles brûlées, et plus impressionnant encore, le centre de dépôt de la RATP où douze bus ont été totalement détruits par un incendie.

« C’est mon arrêt, où je prends le bus presque tous les jours… »

Dans ce parking à ciel ouvert, annexe du centre RATP situé de l’autre côté de la ville, treize bus de la régie étaient stationnés cette nuit en raison de travaux sur le centre principal. Dans la nuit, des émeutiers ont réussi à s’introduire dans le centre, qui fait aussi office de gare routière, pour attaquer les bus au cocktail Molotov, détruisant huit véhicules diesel et quatre véhicules hybrides.

Ces véhicules coûtent entre 200.000 et 300.000 euros à l’unité, la note de la nuit s’élèverait donc à plusieurs millions d’euros. « On a été réveillé toute la nuit avec mon mari à cause des pétards, témoigne Samia qui habite à quelques dizaines de mètres, mais des explosions bien plus fortes nous ont fait bondir. » Effrayés, ils se ruent à la fenêtre et constatent le feu dans le dépôt. « Les explosions, c’était en fait les pneus des bus qui éclataient dans les flammes. »

La maison de quartier des Courtillières étaient fermée ce vendredi matin, ses vitrines ayant été entièrement cassées.
La maison de quartier des Courtillières étaient fermée ce vendredi matin, ses vitrines ayant été entièrement cassées.  - R. Le Dourneuf / 20 Minutes

À travers les grilles du centre de dépôt, elle regarde, dépitée, les carcasses cramoisies des bus qui gisent sur le sol. Elle pointe du doigt le panneau de la ligne 234 de la station Fort d’Aubervilliers, situé à quelques mètres : « C’est mon arrêt, où je prends le bus presque tous les jours, pour aller à mes rendez-vous médicaux, pour faire les courses ou pour aller voir mon fils. Et mon bus doit être l’un de ceux-là… »

« Je ne peux pas aller au boulot à pied… »

Cela fait trois fois depuis son réveil qu’elle vient voir l’agitation devant le centre. Pas pour admirer les journalistes mais pour trouver un agent de la RATP qui pourrait lui indiquer quand la ligne sera remise en service. Ce matin, elle était là quand Jean Castex, président de la RATP est venu, accompagné de Clément Beaune, ministre délégué aux Transports et de Stéphane Troussel, président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis. L’ancien Premier ministre a montré le même état d’esprit que Samia : « On s’en prend à ce qui sert à la vie de tous les jours. Le service public est touché au cœur. Je ne comprends même pas le symbole. »

Les restes de bombes lacrymogènes et de feux d'artifice témoignent des violents affrontements qui ont eu lieu dans le quartier des Courtillières à Aubervilliers. Aubervilliers, le 30 juin 2023
Les restes de bombes lacrymogènes et de feux d'artifice témoignent des violents affrontements qui ont eu lieu dans le quartier des Courtillières à Aubervilliers. Aubervilliers, le 30 juin 2023 - R. Le Dourneuf / 20 Minutes

Nissra est de cet avis, habitante d’Aubervilliers depuis plus de quarante ans, elle regrette que les révoltés s’en prennent à « ce qui est à eux ». « C’est notre patrimoine ça. Il n’y a que nous qui avons besoin de ces bus. Ce sont ces bus que ma fille prend pour aller travailler, pourquoi ils ne vont pas brûler devant les ministères. »

Par chance, sa fille a pu la réveiller pour lui demander de l’amener au travail en voiture. Ce n’est pas le cas de « Mouss », qui vient de raccrocher avec son patron : « Je ne peux pas aller au boulot à pied. Les transports doivent reprendre cet après-midi, j’irai et je rattraperai mes heures la semaine prochaine. » Enfin s’il le peut comme il le dit, craignant que le mouvement ne dure et ne s’endurcisse dans les jours à venir. Une agente de la RATP, à quelques mètres vient de lui confier la même inquiétude.

Plusieurs lieux de service public touchés

Si elle ne souhaite pas donner son identité par réserve pour son travail, elle raconte la difficile matinée pour elle et pour les usagers. « Avec les collègues, nous avons fait le maximum pour sillonner les différents arrêts touchés par la suspension du service et informer. » Un travail d’information nécessaire mais sans effet sur les besoins des usagers. « Ici, il n’y a pas grand monde qui a une voiture, ou même un vélo. Le transport, ce sont les bus, le métro et le RER. Les gens sont désemparés parce qu’on n’a pas d’alternatives à leur proposer. »

Si les transports, pour partie arrêtés dès jeudi soir sur demande de Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France, ont repris au compte-goutte leur service dès 6h30 ce vendredi matin, à 10 heures du matin, 23 des 350 lignes de bus de Paris et de sa petite couronne étaient toujours à l’arrêt.

D’autres services publics ont été touchés par les dégradations de la nuit, le chantier de construction de la future piscine d’entraînement olympique voisin aussi. À seulement quelques dizaines de mètres des bus encore fumants, la maison de quartier des Courtillières panse aussi ses plaies. Située dans un quartier ou la nuit a été très agitée comme en témoignent les dizaines de palets de lacrymogènes et les mortiers de feux d’artifice qui jonchent les trottoirs et la voie de circulation, c’est toute sa devanture vitrée qui a été brisée. Nicole* a les larmes aux yeux en les regardant avec sa voisine. « C’est pour les gamins d’ici, pourquoi s’en prendre à ces lieux. C’est ça le 9-3, on vit la double peine perpétuelle. Discriminés parce qu’on vit ici, parce qu’on nous brime pour ce que nous sommes, on se venge sur nous-même à chaque fois. »

Sujets liés