Paris : Des « petits-déjeuners solidaires » qui nourrissent « le corps et l’humain » des sans-abri

INFO « 20 Minutes » Le dispositif des petits-déjeuners solidaires, qui a permis cet hiver à une centaine de sans-abri à Paris de manger le matin et d’avoir une activité culturelle, va être pérennisé

Aude Lorriaux
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Stéphane, qui habite dans un centre d'hébergement d'urgence, vient aux petits-déjeuners solidaires prendre une petite collation et une grande dose de camaraderie.
Stéphane, qui habite dans un centre d'hébergement d'urgence, vient aux petits-déjeuners solidaires prendre une petite collation et une grande dose de camaraderie. — Aude Lorriaux
  • La Gaîté Lyrique a lancé en 2021 le dispositif des petits-déjeuners solidaires qui permet à une centaine de sans-abri de bénéficier chaque matin d’un petit-dej et d’une offre culturelle.
  • Ce dispositif va être pérennisé, annonce à 20 Minutes Léa Filoche, l’adjointe aux solidarités de la Mairie de Paris, qui le subventionne à hauteur de 78.000 euros, et va mettre 80.000 de plus sur la table.
  • « C’est important de ne pas seulement nourrir le corps mais aussi l’humain », commente Guillaume Latil, directeur de la fondation de l’Armée du salut, l’une des associations, avec La Chorba, qui organise ces petits-dej.

Samir sourit au bénévole qui lui verse un café, mais attention, pas de lait. « Je ne suis pas normand ! », dit-il en plaisantant. « Je viens pas forcément d’abord pour le petit-dej, je viens pour les bénévoles et pour les gens », nous explique-t-il en se tournant vers ses deux camarades précaires, qui l’accompagnent à la table des Petits-déjeuners solidaires ce matin au Forum des images, au sein du Forum des Halles.

Un dispositif lancé depuis décembre 2022 dans plusieurs lieux culturels de Paris le temps de l’hiver, et que l’adjointe aux solidarités de la Ville de Paris, Léa Filoche, va pérenniser, annonce-t-elle à 20 Minutes et aux responsables des associations participantes, La Chorba et la fondation de l'Armée du salut, ce vendredi 17 mars, pour un budget de 80.000 euros.

Sept institutions culturelles

Parmi la centaine de bénéficiaires quotidiens des petits-dej, 39 % sont sans abri, 21 % ont un logement et 15 % vivent chez un tiers. Comme Stéphane, qui vit dans le centre d’hébergement d’urgence du 16e La Promesse de l’aube, qui avait provoqué de nombreuses oppositions des habitants et habitantes du quartier à sa création, en 2016. « C’est un bourgeois ! », plaisante son comparse Samir, qui lui est à la rue depuis plus de dix ans, en tente essentiellement après avoir squatté un temps « à gauche, à droite », chez des amis.

Lancé initialement par La Gaîté Lyrique, la salle de spectacle parisienne, en 2021, le dispositif a été étendu en 2022 au Centre Pompidou, à la Bourse du commerce, à la Maison des pratiques artistiques amateurs La Canopée, la médiathèque de la Canopée, à l’espace Lafayette Anticipations et au Forum des images, en tout sept institutions. « À la suite des confinements, on s’est réunis pour voir ce qui marchait, et on s’est dit qu’on ne couvrait pas l’entièreté du temps et que le matin, il fallait s’accrocher pour aller trouver un café », explique Léa Filoche. Il en est sorti l’idée des petits-dej solidaires, qui ont déjà servi plus de 6.900 plateaux de pain et café l’an dernier et plus de 3.000 en décembre 2022 et janvier 2023.


Un bénévole des Petits-déjeuners solidaires
Un bénévole des Petits-déjeuners solidaires - Aude Lorriaux

« Tout le monde doit avoir droit à la culture »

L’idée originale du concept était de mélanger culture et nourriture, et pas juste parce que ça rime. « C’est important de ne pas seulement nourrir le corps mais aussi l’humain », commente Guillaume Latil, directeur de la fondation de l’Armée du salut, qui se félicite de la bonne nouvelle que vient d’annoncer l’adjointe aux solidarités. Six activités ont été proposées aux bénéficiaires, entre autres une visite de musée, des ateliers danse ou encore une animation en médiathèque, qui a ouvert ses portes plus tôt exprès.

« Tout le monde doit avoir droit à la culture et encore plus les gens qui ont un horizon limité », commente Samuel Coppens. Emmanuel Ollivier, directeur d’établissement et structures franciliennes de la fondation, se demande déjà « quel impact ces activités culturelles auront sur le public » et « comment penser cette culture au regard des publics ».

« Tu vaux ce que je te donne »

Le dispositif comprend une centaine de bénévoles, dont treize actifs ce vendredi matin-là. « J’avais envie d’un certain contact et d’échanger. On envoie des mails tous les jours, on sauve pas des vies ! », commente Stanislas, venu ici avec trois autres collègues de l’entreprise de stratégie et conseil Team Lewis, qui offre à ses salariés et salariées deux jours par an de bénévolat dans l’association de leur choix.

La rallonge promise par Léa Filoche permettra peut-être aux petits-dej d’améliorer encore la qualité des repas, qui fonctionnent déjà avec des produits en circuit court. Ou de renforcer encore l’accueil. Un élément important pour Guillaume Latil : « Quand je fais du qualificatif, je dis : tu vaux ce que je te donne. » Ou bien d’assurer un service de repas pendant l’été, alors qu’à cette période, les dispositifs sont allégés pour permettre notamment aux bénévoles de se reposer. « Comment compenser cela ?, se demande l’adjointe. Car on n’a pas moins faim l’été. »

« On ressort avec le sourire »

Alors que la Nuit de la solidarité de janvier dernier a recensé cette année à Paris 3.015 personnes sans solution d’hébergement, soit une augmentation de 16 % par rapport à 2022, « les besoins sont en constante augmentation », s’inquiète Léa Filoche. La Mairie a considérablement augmenté le nombre de repas servis, passé de 11.000 par jour en 2019 à 24.000 en 2022, grâce à une enveloppe budgétaire de 6 millions d’euros par an en faveur de l’aide alimentaire.



« Ce qui m’a marqué c’est le changement de public, on a maintenant des personnes qui sont en centre d’hébergement ou chez des tiers », commente Emmanuel Ollivier, de la fondation de l’Armée du salut. « On a un effet ciseaux dû à l’inflation », complète Léa Filoche.

Les personnes qui viennent prendre ces petits-déjeuners ont en tout cas l’air vraiment contentes de se retrouver ici, l’ambiance pleine de joie en témoigne, où ça rigole et discute à table. Salim aimerait bien avoir un peu plus de « protéines » dans les lunch box ou des paniers-repas « plus gros », certes, mais il a visiblement bien meilleure mine à la fin de la session de deux heures. Il ne parlait pas trop au début, explique-t-il, car il dort dans un parking, et « parfois le matin, ça se passe mal avec les vigiles, j’arrive je suis dans ma tête ». Là, il a retrouvé le moral, visiblement : « On est là, on se prend pas au sérieux ! (rire) » Stéphane est d’accord : « On ressort avec le sourire. »


EDIT: Une première version de l'article indiquait que le dispositif des « dîners de l'Hôtel de ville » allait également être pérennisé, c'est une erreur de la ville de Paris.