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Serpent de merLe futur centre d’archives LGBTQI + plombé par des querelles intestines ?

Paris : Le futur centre d’archives LGBTQI+ plombé par des querelles intestines ?

Serpent de merLa mairie et le collectif porteurs du projet de centre d’archives LGBTQI+ de Paris ont arrêté leur choix sur un local rue de l’Ourcq, dans le 19e arrondissement, mais le collectif attend maintenant des engagements des financeurs
Un drapeau LGBTQ.
Un drapeau LGBTQ. - Pixabay / SatyaPrem / NewsGene
Aude Lorriaux

Aude Lorriaux

L'essentiel

  • Le projet de centre d’archives LGBTQI+ à Paris est un véritable serpent de mer qui agite le milieu depuis plus de vingt ans.
  • Après des années de discussion avec la mairie et de dissensions entre associations, les contours du collectif qui porte le projet semblent mieux dessinés et un lieu a été trouvé.
  • Le collectif Archives LGBTQI+ espère obtenir un million d’euros, mais la mairie juge la somme trop importante.

Bientôt l’épilogue de 20 ans de discussions ? Un lieu pour le futur centre pour des archives LGBTQI+ de la capitale a été trouvé et une provision de 300.000 euros pour des travaux a été votée. Mais cette ouverture promise se fait sur fond de tensions entre d’une part, la Mairie de Paris et le collectif d’associations porteur du projet, et d’autre part, les associations - deux d’entre elles, qui portent la majeure partie des archives, s’étant retirées du collectif.

Le centre d’archives LGBTQI+ est un véritable serpent de mer qui agite le milieu depuis plus de vingt ans. Déjà promis par Bertrand Delanoë en 2001, labellisé « plus grande arlésienne de la culture LGBT » par Didier Lestrade, le cofondateur d’Act Up, le projet qui patinait vient de connaître un coup d’accélérateur. La mairie a proposé un lieu au collectif Archives LGBTQI+ qui l’a accepté, mais attend de savoir si on l’aidera à payer le loyer. Ce lieu est situé au 147-149, rue de l’Ourcq, dans un ancien centre de formation, et s’étend sur 642 m2.

Des archives du Tango et de Fréquence Gaie

« Aujourd’hui il ne reste plus beaucoup de survivants du sida, les paroles de ces personnes doivent être préservées. On a une vraie responsabilité », a estimé Jean-Luc Romero, l’adjoint à la Mairie de Paris en charge de la lutte contre les discriminations notamment, lors d’un point presse fin janvier. L’objectif du centre est à la fois de recueillir et de conserver les archives de la communauté et du mouvement LGBTQI+, mais aussi d’être un lieu de pédagogie et d’accueil du public.

Le collectif Archives LGBTQI+ est actuellement logé dans un local au Plateau urbain, le tiers lieu niché dans les locaux de l’ancien campus Censier. Parmi les dons déjà recensés, des archives de la radio Fréquence Gaie, créée en 1981, première radio à raconter le quotidien des personnes homosexuelles. Ont aussi été donnés des documents concernant le Tango, boîte de nuit dans le marais à Paris, dirigée à partir de 1997 par Hervé Latapie, professeur et activiste gay. Le réalisateur Sébastien Lifshit, auteur notamment du documentaire remarqué Petite Fille sur une enfant transgenre, a fait don se son côté de la correspondance d’un couple gay franco-américain des années 1950 à 1990. Entre autres.

Le plus grand fond d’archives a déserté le projet

Mais il manquera à l’ouverture deux fonds très importants, celui des Archives Recherches Cultures Lesbiennes (ARCL) et de l’Académie Gay et Lesbienne, ce dernier étant, selon les intéressés, « considéré comme le plus grand rassemblement en France de documents sur les LGBTQI+ par son volume et sa diversité ». La raison ? Un conflit oppose ces derniers et le collectif porteur du projet. Selon Sam Bourcier, porte-parole non officiel du collectif Archives LGBTQI+, mais qui de fait répond aux interviews, cette « scission » s’explique parce que les associations en question « voulaient diviser le lieu en trois ». Côté Académie gay et lesbienne, on confirme : « On proposait un local indépendant avec des espaces mutualisés, mais on voulait notre local à l’intérieur », explique Thomas Leduc, trésorier de l’association.

Pourquoi avoir voulu un espace « à part » ? Parce que d’une part, s’agissant des Archives recherches cultures lesbiennes (ARCL), il y avait la volonté de laisser ces archives, actuellement hébergées à la Maison des femmes de Paris, dans un lieu non-mixte. Et d’autre part, parce qu’entre le collectif et les deux associations, et particulièrement l’Académie gay et lesbienne, la confiance est rompue. « Ils se sont servis de nos archives pour avoir des subventions publiques. Ils veulent s’accaparer nos archives pour monnayer des subventions et nous jeter dehors et ils nous traitent avec condescendance », attaque Hoàng Phan Bigotte, le président de l’Académie gay et lesbienne.

L’homme, réfugié politique, se dit très remonté contre les méthodes du collectif, dont il estime qu’il demande trop d’argent : « Je suis rescapé du sida, j’ai gardé les affaires, j’ai fait ça bénévolement, j’ai pas fait ça pour les monnayer, c’est pour remercier aussi la France de m’avoir accueilli. Et maintenant qu’il y a de l’argent public ça attire plein de crapules. On n’est pas une société commerciale », peste-t-il. L’association s’est retirée du projet en décembre 2020, et affirme avoir dû relancer le collectif Archives LGBTQI+ par courrier recommandé avec constat d’huissier pour obtenir d’être retiré des supports de communication et des demandes de financement et de local. « Ils ne fonctionnent qu’avec le rapport de force. La moindre relation avec eux se transforme en piège », persifle encore Hoàng Phan Bigotte.

La confiance est rompue entre la mairie et le collectif

Du côté de la Mairie, la confiance n’est pas au beau fixe non plus envers le collectif, accusé de désinformation : « Ils font des réunions auxquelles on n’est pas invités et après ils disent qu’on n’est pas venus. Et ils n’annoncent pas les 300.000 euros votés », reproche Jean-Luc Romero. « On a appris par la presse dans un article de Têtu que le lieu rue de l’Ourcq nous était attribué », rétorque pour sa part Sam Boursier.

Le collectif, qui a déjà reçu 65.000 euros, est par ailleurs accusé de thésauriser une partie de l’argent reçu, de n’avoir pas présenté de budget complet à la mairie (même si 20 Minutes a pu vérifier qu’une présentation avait bien été faite en juillet) et de demander toujours plus d’argent. Dans une assemblée générale qui s’est tenue le 21 janvier, les adhérents et adhérentes ont voté pour un budget d’un million d’euros, après avoir initialement demandé 800.000 euros. « C’est un budget similaire à celui des centres de Berlin et de San Francisco. Et c’est compter avec les travaux, plus tard avec les services notamment informatiques qui seront celui d’un centre en vitesse de croisière », se défend Sam Bourcier.



Un million d’euros ?

Joint par 20 Minutes, le Schwules Museum Berlin confirme que son budget est abondé pour 2023 de plus 835.000 euros de l’Etat de Berlin, 565.000 d’argent régulier (le reste étant une subvention extraordinaire). Mais sa superficie est de 1.600 mètres carrés, soit presque trois fois plus en taille que le lieu sélectionné à Paris. Et Jean-Luc Romero fait valoir que toutes les associations LGBT ont touché en 2022 de la ville environ 350.000 euros en fonctionnement. Donc une subvention d’un million d’euros, même en comptant 300.000 euros de travaux, aurait pour effet que le centre d’archives absorberait deux fois plus que la somme totale allouée à toutes les associations agissant à Paris. Ce qui fait dire à Hoàng Phan Bigotte : « Ils ont la grosse tête. C’est les JO, ce n’est pas le moment pour financer un million. » Et Thomas Leduc d’ajouter : « Les centres de Berlin et San Francisco ne se sont pas construits avec 1 million tout de suite. »

« Nous participerons au fonctionnement du centre d’archives », explique à 20 Minutes Eugénie Gangnet, la directrice de cabinet de Jean-Luc Romero, à l’attention du collectif porteur du projet, qui craint de ne pouvoir payer le loyer du centre - qui est de 110.000 euros à l’année - et les salaires et tout ce qu’il faut pour qu’un centre culturel vive. Une table ronde des financeurs doit avoir lieu en mars, pour mettre tout le monde d’accord, et obtenir des fonds du côté de l’Etat et de la région. Et peut-être, arriver à faire cesser les dissensions.

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