La Défense : Les tours de bureaux sont-elles obsolètes ?

urbanisme Depuis la tour de Babel, les humains n’ont jamais cessé de chercher à construire toujours plus haut, mais avec le changement climatique, cette quête de verticalité est-elle aujourd’hui pertinente ?

Guillaume Novello
Avec ses 220 mètres, la tour Hekla est la deuxième tour la plus haute après la tour First
Avec ses 220 mètres, la tour Hekla est la deuxième tour la plus haute après la tour First — Digitime
  • Jeudi 1er décembre, a été inaugurée la tour Hekla dessinée par Jean Nouvel et haute de 220 m dans le quartier d’affaires de La Défense.
  • Avec ses 76.000 m² de bureau, elle fait office de dinosaure menacé d’extinction par les météores du changement climatique et des nouvelles organisations du travail héritées de la crise du Covid-19.
  • Mais les acteurs du bâtiment ne restent pas les bras croisés en attendant que le monde s’effondre. Ils réfléchissent à un futur où les tours auraient un tout autre visage.

Cela avait le parfum réconfortant de l’ancien temps. Entendre l’éminent Jean Nouvel disserter sur le besoin de « compléter la skyline de La Défense » alors que notre monde s’effondre donnait le sentiment d’être dans un cocon bienveillant. Un peu comme entendre, blotti dans votre canapé sous la chaleur d’un plaid, Franck Dubosc demander « Alors, on n’attend pas Patrick ? ». La conférence de presse d’inauguration, jeudi soir, de la tour Hekla dans le quartier d’affaires francilien semblait en effet hors du temps.

Pas une seule fois, Jean Nouvel, qui a dessiné la tour de bureaux de 220 m de haut (49 étages), n’a évoqué le changement climatique dans son intervention préliminaire. Il en est resté à des considérations architecturales, certes profondes et intéressantes, mais en décalage complet avec la question climatique qui agite aujourd’hui les milieux architecturaux. Petit extrait :

L’important est de donner au bâtiment une identité, un caractère. […] Il y a trop de bâtiments clonés dans le monde, il faut essayer d’aller dans une voie d’identification. Je voulais que ce bâtiment soit dans le domaine d’une question, et la question c’est ce qui fait l’œuvre d’art. Cette tour est là pour créer un quelque part.

C’est finalement Xavier Musseau, le président de Hines France qui, avec AG Real Estate, étaient en quelque sorte les promoteurs immobiliers de la tour, qui a ramené l’auditoire à la triste réalité. « Nous avons pris en compte la question de la sobriété des matières qu’on utilise, indique-t-il. Par exemple, nous avons eu recours à du polypropylène recyclé pour le béton ce qui a réduit de 25 % le bilan carbone. »

Un tour de vis sur le bilan carbone

Le décalage paraissait d’autant plus grand que l’établissement public (EP) de Paris La Défense organisait la veille ses premiers états généraux de la transformation des tours autour de trois tables rondes dont l’une s’intitulait « Repenser les tours pour aller vers un monde post-carbone ». Ainsi lors de celle-ci l’architecte Raphaël Ménard lançait que, face au défi climatique, et en raison du coût carbone de leur construction et de leur fonctionnement, « on devra sans doute renoncer aux constructions neuves d’immeubles de grande hauteur ». Un jour avant l’inauguration d’une tour de 76.000 m² de bureaux. « C’est le monde d’avant, complète sa consœur Vera Matovic, à la tête de l’agence B. On a l’obligation de ne plus construire. »

Philippe Chiambaretta, qui dirige l’agence PCA-Stream derrière la future tour Link dont la livraison est prévue pour 2025, se voulait plus mesuré dans une interview qu’il nous a donnée il y a peu :

Pour le bilan carbone d’un bâtiment, il faut regarder son cycle de vie, pas uniquement l’acte de construire. Il ne faut pas simplement regarder l’énergie et le coût carbone de la construction, qui certes va impliquer du béton, de l’acier, du verre et ça, pas de doute, c’est carboné. Il faut aussi prendre en compte les déplacements des occupants, l’énergie pour réchauffer et refroidir cette tour. Et la question de l’aberration écologique d’une tour n’apparaît plus aussi simple. Est-ce que faire cinq bâtiments, même en construction bois, éparpillés autour de Paris où tous les gens vont aller en bagnole pendant quarante ans est si avantageux au niveau du bilan carbone, par rapport à une tour qui est posée sur un nœud de transports en commun où personne ne vient en voiture ?

Il ajoute que la tour peut régler la question de l’étalement urbain. « Avec la population qui augmente, on fait la ville sur la ville et on densifie, il n’y a pas d’alternative à cela, juge-t-il. Ça ne me choque pas qu’il y ait des endroits dans la ville où on peut avoir une forte densité avec des tours. » « L’étalement urbain est plus problématique que la verticalité », estime de son côté Xavier Musseau. Ce dernier assure « croire en la verticalité » mais dit ne pas savoir si les tours de bureaux continueront à être construites.

Une pause entre deux tours

Il faut dire que ces dernières sont aussi confrontées à un changement des habitudes de travail notamment le développement du télétravail et du flex-office, assez prégnant dans le secteur tertiaire, principal occupant des bureaux. Associé à la nécessité de réduire son empreinte environnementale, cela n’incite pas à l’optimisme pour les tours de bureaux. « Il faudra sans doute faire une pause dans la construction de nouveaux bureaux le temps que le marché se stabilise et absorbe les nouvelles surfaces », admet Pierre-Yves Guice, le DG de Paris La Défense.

Et à la question de savoir où en était la commercialisation de la tour Hekla, la réponse vague et non-chiffrée du président de Hines France n’a pas rassuré même s’il a certifié « ne pas être inquiet ». « Il y a toujours une demande de bureaux, tempère Pierre-Yves Guice. En 2022, c’est même nettement supérieur à la moyenne décennale. A présent qu’Hekla est terminée, ce sera plus facile même si ça reste un défi de commercialiser plus de 70.000 m² de bureaux. » Mais si les occupants se font rares, cela pourrait refroidir les investisseurs de s’engager dans de futurs projets de tours.

La monoactivité devra passer son tour

Le salut des tours pourrait passer dans leur adaptation au monde de demain. Aux oubliettes sans doute « les tours cigarettes, très élancées », dénoncées par Raphaël Ménard comme « les jets privés des architectes ». Pour Vera Matovic, il faudra aussi en finir avec les « bâtiments intelligents qui ne sont que des bâtiments idiots » : « C’est souvent peu adapté, rapidement obsolète et on peut très bien baisser un store tout seul. » Les tours du futur seront donc différentes et bien plus sobres. Par les matériaux choisis, par exemple. Xavier Musseau estimé ainsi que le bois prendra une part de plus en plus importante même s’il peut difficilement aller en verticalité.

Leur usage aussi, sera donc différent. L’ère de la tour monoactivité de bureaux est sans doute derrière nous. « Demain, on ira vers davantage de mixité des usages, mais aussi des populations », prédit Xavier Musseau. D’ailleurs, comme un avant-goût du futur, la tour Hekla voisine avec une résidence étudiante. Raphaël Ménard promeut le concept d’une « tour comme étagère métropolitaine », qui pourrait associer logements, bureaux et commerces.

Et in fine, la tour de demain sera peut-être simplement celle du passé, mais remise au goût du jour. « A La Défense, il y a environ un million de m² de bureaux à rénover, soit un quart du parc existant », détaille Pierre-Yves Guice. « Il faut se saisir de l’existant, enjoint Vera Matovic, qui a rénové un ancien site du ministère de l’Intérieur pour en faire les locaux du groupe Les Echos-Le Parisien, dans le 15e arrondissement. Il faut reconquérir le parc immobilier. 90 % de la ville de demain est déjà là. »