« Le cimetière du Père-Lachaise n’est plus ''the place to be'', les VIP sont souvent à Montmartre ou à Montparnasse »

INTERVIEW Conservateur du cimetière du Père-Lachaise et instagrameur, Benoît Gallot dévoile à « 20 Minutes » la vie secrète d’un cimetière

Propos recueillis par Guillaume Novello
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Le cimetière du Père-Lachaise est un îlot de biodiversité en plein Paris.
Le cimetière du Père-Lachaise est un îlot de biodiversité en plein Paris. — Francois Mori/AP/SIPA
  • Benoît Gallot est le conservateur du cimetière du Père-Lachaise à Paris et l’homme derrière le compte Instagram « La Vie au cimetière », suivi par près de 44.000 abonnés. Il vient également de publier La Vie secrète d’un cimetière.
  • Dans cet ouvrage, il présente les différentes missions de son métier ainsi que tout ce qui est invisible aux regards des familles endeuillées mais assure le bon fonctionnement du cimetière.
  • Pour 20 Minutes, Benoît Gallot revient sur cette fameuse vie au cimetière, dans tous les sens du terme. Rencontre avec celui qui a le « privilège de pouvoir aller au Père-Lachaise le soir à la fermeture quand il n’y a plus personne ».

La mort, il la côtoie tous les jours. Et pourtant Benoît Gallot, conservateur du cimetière du Père-Lachaise, savoure la vie. Il l’exprime notamment via son compte Instagram « La vie au cimetière » où il présente ses photos de vie au cimetière à ses presque 44.000 abonnés. Un engouement populaire qui l’a incité à écrire La Vie secrète d’un cimetière* où il dévoile toutes les facettes de sa profession ainsi que les grandes et les petites histoires du plus célèbre des cimetières. Pour 20 Minutes, Benoît Gallot nous guide dans cet univers très particulier mais bien plus vivant qu’il n’y paraît.

Dans votre livre, vous écrivez « Gérer un cimetière c’est accompagner les vivants ». N’est-ce pas paradoxal ?

On a l’idée que gérer un cimetière, ça doit être déprimant, difficile. On pense à la mort, aux tombes, aux défunts… Effectivement, dans mon quotidien, je parle de mort, de cercueil, etc. Mais c’est aussi d’interagir avec des vivants, avec les proches, les endeuillés, avec les touristes aussi. Je ne suis pas face aux cadavres, je ne vois pas les corps, je n’y pense même pas en fait. Ce qui m’intéresse, ce sont les familles que j’ai dans mon bureau, c’est les aider, les accompagner pour qu’elles puissent faire sereinement cette étape indispensable de deuil. Et c’est ça que je trouve passionnant dans mon métier. Et puis les vivants, ce sont aussi les gens qui ne sont pas en situation de deuil mais qui ont une tombe et qui se posent des questions. J’ai un métier avec énormément de relationnel avec des gens bien vivants.


Benoit Gallot, conservateur du cimetière du Père-Lachaise.
Benoit Gallot, conservateur du cimetière du Père-Lachaise. - Philippe QUAISSE

Comment réussissez-vous à gérer la charge émotionnelle des familles endeuillées ?

J’avais un peu peur de ça parce qu’au Père-Lachaise, je reçois toutes les familles qui achètent un terrain. Donc je m’étais préparé à l’idée de voir des familles en pleurs dans mon bureau. Mais finalement, lors de ces entretiens, je ne fais pas face à des gens tristes car les gens sont tellement contents d’avoir une place au Père-Lachaise qu’il y a un climat plutôt détendu qui s’installe. Après oui, il y a des entretiens difficiles. Quand je fais face à des parents qui enterrent leur enfant, je ne peux pas dire qu’il n’y a pas de charge émotionnelle. Il faut être capable de rester professionnel. Ne pas être trop froid, ne pas non plus pleurer avec la famille, c’est là où on apprend à encaisser. Il y a des entretiens qui marquent et qu’on va traîner quelques jours en nous, mais quand on travaille dans le funéraire, on apprend à gérer ça. Aller voir les renards ou les oiseaux dans le cimetière avec mon appareil, c’est aussi un moyen de décompresser.

Et d’ailleurs comment faire pour réussir à se faire enterrer au Père-Lachaise ?

Chaque année, on accueille 3.000 nouveaux défunts. Il y a déjà la crémation qui permet à beaucoup de Parisiens ou de familles de reposer au Père-Lachaise parce qu’on a un columbarium de 26.000 cases et un jardin de dispersion donc on n’a pas vraiment de problèmes de place. Il y a tous ceux qui ont déjà une tombe de famille et qui seront inhumés dans leur caveau et il reste ceux qui sont opposés à la crémation et qui n’ont pas de sépultures. Les proches vont alors demander l’achat d’une concession funéraire mais là ils se heurtent au manque de places qui existe depuis des décennies. Toutefois, depuis trois ans, on a en moyenne 100 terrains mis en vente. Il n’y a pas de liste d’attente, pas de sélection sur CV, c’est vraiment le hasard qui décide. Quand je mets un terrain en vente, c’est le premier qui se manifeste qui l’obtient. Autre condition indispensable, que le défunt soit domicilié à Paris.

De plus en plus de célébrités délaissent le Père-Lachaise… Qu’en est-il ?

Le Père-Lachaise n’est plus the place to be. Ca fait déjà 30-40 ans que ce n’est plus le cas. Les VIP sont souvent à Montmartre ou à Montparnasse, notamment depuis les années 1980, avec Serge Gainsbourg, Mireille Darc, Jacques Chirac, Christophe, etc. Le Père-Lachaise n’est plus vu par les élites comme le lieu où il faut absolument être après sa mort. C’était surtout XIXe début XXe siècle où il fallait y être, c’était un signe de réussite sociale.



Et vous avez aussi raté Johnny Hallyday…

On l’imaginait bien au Père-Lachaise. S’il y avait une tombe capable de détrôner celle de Jim Morisson, en termes de visiteurs, ça aurait été la sienne. Si Johnny Hallyday, avait été inhumé au Père-Lachaise, on aurait eu une foule considérable devant sa tombe toute la journée. En même temps, ça m’épargne bien des soucis car il y aurait eu des commémorations, des chants, des gris-gris, des intrusions nocturnes, etc. Cela aurait pu devenir un nouveau lieu de culte avec tous les excès, comme la drogue, que ça comporte. C’est très bien qu’il soit à Saint-Barthélemy parce que Jim Morrison était pendant 30 ans un vrai calvaire pour mes prédécesseurs.



Comment avez-vous vécu le confinement depuis votre cimetière ?

Du confinement, je garde surtout la rencontre avec le renardeau. C’était vraiment inattendu. C’est ce contraste entre ce moment très pénible, très difficile -on était très impactés par le Covid-19 avec tous les décès forcément-, et cette rencontre en plein Paris.


Que deviennent les renards du Père-Lachaise ?

Cela fait trois ans qu’ils y sont et à force de les photographier, je pense qu’il y a deux couples. Le renard est une espèce élastique qui va adapter sa population à la surface et à la nourriture disponibles. Un site comme le Père-Lachaise peut abriter deux couples, selon les spécialistes, sachant que les renardeaux quittent le cimetière à l’automne et au début de l’hiver pour coloniser d’autres parcs, ou vont en banlieue parisienne dans des bois. En tout cas au Père-Lachaise, ils ont l’air d’être heureux.

Les renardeaux sont aussi les stars de votre compte Instagram. Qu’est-ce que cela vous apporte ?

Ce que je voulais en créant ce compte Instagram, c’était de montrer une autre facette des cimetières, qu’il n’y avait pas que la mort, qu’il y avait beaucoup de vie, d’animaux sauvages. J’ai reçu pas mal de messages de familles de défunts qui me disent que ça les réconforte de voir des animaux au milieu des tombes, que ça les apaise. Je suis très touché par ces messages-là. Et à titre personnel, je prends beaucoup de plaisir à faire les photos et observer la nature, c’est vraiment un moment de calme. J’ai ce privilège de pouvoir aller au Père-Lachaise le soir à la fermeture quand il n’y a plus personne. Et en plein Paris, je me crois à la campagne. Je vois des animaux incroyables que je n’ai jamais vus à la campagne où j’ai grandi. J’ai aussi un plaisir à écrire sous les posts. J’ai découvert que les gens étaient sensibles tant au texte qu’à la photo. Personnellement, c’est très épanouissant.

*La Vie secrète d’un cimetière, Benoît Gallot, éditions Les Arènes