Crack à Paris : Après un an à Forceval, les tensions sont au plus haut

Ça va craquer Signes d’un pourrissement de la situation des consommateurs de crack porte de La Villette, les tensions et divergences entre riverains, associations, élus et pouvoirs publics n’ont jamais paru aussi grandes

Guillaume Novello
— 
Plusieurs centaines de consommateurs de crack sont groupés sur le site de Forceval, en bordure de la porte de la Villette.
Plusieurs centaines de consommateurs de crack sont groupés sur le site de Forceval, en bordure de la porte de la Villette. — G. Novello
  • Ce jeudi, les maires de Pantin, Aubervilliers et du 19e arrondissement de Paris ont tenu une conférence de presse à deux jours du premier anniversaire de l’installation des consommateurs de crack sur le site de Forceval, en bordure de la porte de la Villette.
  • « Nous demandons l’évacuation du camp », a indiqué Bertrand Kern, maire de Pantin pour qui en un an « rien ne s’est passé et la situation s’est détériorée ».
  • De son côté, Fédération addiction qui regroupe des associations de soins, a sorti un rapport présentant plusieurs pistes pour traiter le problème, dont certaines sont loin de faire l’unanimité.

« Il n’y a pas besoin de se disputer sur des affiliations partisanes », lance François Dagnaud, maire du 19e arrondissement de Paris à une habitante du secteur de la porte de La Villette. Disant appartenir à un collectif de riverains, elle avait auparavant dénoncé un « déni de responsabilités » des élus locaux sur la question du crack à Forceval - « ça fait un an et vous commencez seulement à vous rendre compte de la situation » –, insistant sur la « détresse sociale mentale, psychique » des habitants. Ces tensions entre citoyens et élus traduisent le pourrissement de la situation depuis l’installation le 24 septembre 2021 des consommateurs de crack du jardin d’Eole sur le site de Forceval, adjacent à la porte de La Villette.

La conférence de presse des trois maires, François Dagnaud, Bertrand Kern (PS) de Pantin et Karine Franclet (UDI) d’Aubervilliers, avait pourtant bien débuté ce jeudi matin de l’autre côté du mur qui sépare Pantin du site de Forceval. Sous un temps radieux, Bertrand Kern a rappelé que depuis un an « rien ne s’est passé et la situation s’est détériorée » et a demandé « l’évacuation du camp ». « Les gens vivent un enfer, sont agressés, les voitures cassées, les portes d’immeuble défoncées quand ce ne sont pas les consommateurs de crack qui défèquent dans les halls d’immeubles… La situation est intenable », a-t-il poursuivi, ajoutant que « c’est aussi un enfer pour les crackers, indigne de la République française ».

« Chaque jour de plus est un jour de trop »

De son côté, Karine Franclet a rappelé que « le déplacement sans concertation » des usagers de crack décidé par l’ancien préfet de police Didier Lallement est « inacceptable ». « Chaque jour de plus est un jour de trop », a enchaîné François Dagnaud d’une formule travaillée à l’entraînement. « La pression permanente que des gens en souffrance font peser sur des gens autour d’eux est insupportable », a-t-il assuré.

De gauche à droite, François Dagnaud, Karine Franclet et Bertrand Kern, devant le mur bloquant l'accès au site de Forceval.
De gauche à droite, François Dagnaud, Karine Franclet et Bertrand Kern, devant le mur bloquant l'accès au site de Forceval. - G. Novello

Puis l’attention (la tension ?) s’est portée sur « les pouvoirs publics [qui] semblent tolérer ici ce qu’ils ne toléreraient pas ailleurs ». « On dénonce le fait que Darmanin nous ment depuis un an », a asséné Bertrand Kern qui a même saisi la défenseure des droits sur le sujet, estimant que sur ce secteur les droits et libertés ne sont plus assurés par l’Etat. Le maire du 19e a réclamé davantage de coopération pointant « le ministère de la Santé, grand absent des débats ».

« Plaidoyer pro-gouvernement »

Et, c’est lors du temps des questions que des riverains, visiblement excédés, ont pris la parole pour exprimer leurs remontrances envers les élus qui se sont défendus en assurant que « la répression du trafic de drogue relève de l’État ». Ou en partant sur le terrain politique. « Soyez objective, vous êtes engagée ! » a rétorqué Bertrand Kern à notre première interlocutrice à qui François Dagnaud a reproché son « plaidoyer pro-gouvernement ».

Ces tensions ont également perturbé la tenue jeudi soir d’un événement organisé par Fédération addiction (FA) et réservé aux acteurs impliqués dans le traitement de cette problématique. Initialement prévu à Aubervilliers, le mini-séminaire s’est finalement tenu dans le 17e arrondissement, des collectifs de riverains véhéments ayant annoncé s’y inviter.


« Nous sommes des acteurs du soin qui travaillons tous les jours avec les usagers de crack, se défend Marie Ongün-Rombaldi, déléguée générale de FA. Nous n’avons pas vocation à nous concerter avec les riverains. Il y a un collectif d’habitants invité pour la première table ronde mais c’est tout. Et nous ne tolérons pas les violences, les menaces sur les réseaux sociaux et les accusations de s’enrichir sur le dos des usagers de crack. »

Les « salles de shoot » dans le viseur

Un autre point de crispation est la question des Halte soins addictions (HSA), plus connues sous le terme de « salles de shoot ». Dans le rapport dévoilé par FA lors du séminaire de jeudi soir, les HSA sont une des principales pistes avancées pour traiter le problème du crack. « C’est une solution mais pas la solution magique », tempère Marie Ongün-Rombaldi. Néanmoins, le rapport demande l’ouverture d’au moins quatre HSA, en plus de celle adossée à Lariboisière, dans les 3 ans. « Il faut savoir que c’est un espace de consommation régulé et encadré, bénéfique pour tout le monde. Il y a moins de danger de vivre à côté d’une HSA qu’à côté de Forceval », assure la déléguée générale qui en a fait l’expérience puisqu’elle vit à proximité de celle de Lariboisière.

Mais l’implantation d’une HSA ne rassure pas les futurs riverains et l’échec du projet de Pelleport (20e arrondissement) à l’été 2021 en témoigne. Et les élus, au diapason de leurs électeurs ne sont pas beaucoup plus chauds. « Je m’oppose à toute structure de ce type dans ma ville, a affirmé Karine Franclet. Chaque territoire doit faire sa part, et nous en faisons largement assez. » Moins catégorique, François Dagnaud n’est pas beaucoup plus motivé. Même s'il dit « nêtre fermé à aucune solution », il estime que ce n’est « pas la solution première à mettre en œuvre ». « Arrêtons de mettre ça avant. Est-ce que ça va tout régler, surtout concernant le crack ? J’en doute beaucoup. »

Les divergences sont donc fortes entre élus, associations et collectifs de riverains alors que bruissent les rumeurs d’un nouveau plan crack après celui de 2019-2021 dont l’une des grandes faiblesses était justement le manque de concertation. Pour le futur plan, en théorie sous le patronage du préfet de région, ni les mairies de Pantin et d’Aubervilliers, ni FA n’ont été pour le moment sollicitées… Et pour ramener un peu d’unité dans les rangs à l’occasion de ce triste anniversaire, des manifestations partiront samedi à 16 heures des mairies de Pantin, d’Aubervilliers et du 19e pour converger vers Forceval. « Est-ce qu’Anne Hidalgo et Emmanuel Grégoire seront présents ? », a innocemment demandé un riverain à François Dagnaud. Une question restée sans réponse.