Pour les Afghans du 10e, toutes les journées se ressemblent

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Aux abords du canal Saint-Martin (10e).
Aux abords du canal Saint-Martin (10e). — S. POUZET / 20 MINUTES

Les sacs de couchage remuent doucement à l'appel de la police. Comme chaque matin, à 8 h, la trentaine d'Afghans qui squattent sous le pont à Jaurès (19e) sont délogés. Comme chaque matin, la grille, enjambée la veille en se contorsionnant, s'ouvre pour laisser sortir des hommes à l'air hagard après une nouvelle nuit passée dehors. Javed, 25 ans, enrage : « Ça fait deux ans que je suis là. Je ne sais pas si je vais rester en France. Il y a quatre jours, la police a agressé un enfant de 12 ans avec du gaz lacrymo. »

Un catalogue Ikea, distribué ce jour-là à la sortie du métro, circule de main en main. Scène absurde. « Des journalistes, j'en ai vu défiler au moins cent. Et je suis toujours là », reprend Javed, désabusé, avant de s'éloigner. Sous le pont, quatre Afghans sont restés pour discuter. Leurs journées se ressemblent toutes. « On se lève, on va au square Villemin ou bien on reste ici, on discute, on revient ici et après, dodo », résume Ameri. Il s'interrompt à la vue d'un bateau qui passe sur le canal Saint-Martin, se lève, siffle et regarde, hilare, le visage méfiant des passagers. Un passe-temps comme un autre. Comme ses trois compagnons, Ameri a fui l'Afghanistan parce qu'il avait des « problèmes » dont on ne saura rien, sinon qu'ils étaient en rapport avec les Américains.

Ce groupe d'hommes, Arizat, 16 ans, les croise souvent dans le quartier, sans leur parler. « Imaginez qu'ils appartiennent à un clan ennemi... Ils pourraient envoyer un message à ma famille ou m'attaquer », dit-il dans un anglais parfait, assis sur un banc aux abords du square Villemin. Arrivé il y a deux mois en France, ce fils de bonne famille, qui traîne sa couverture sur le dos, a fui son pays après avoir été menacé de mort par les talibans parce qu'il travaillait avec des étrangers. Il dort aujourd'hui à côté d'une écluse du canal, d'où il se fait régulièrement chasser. Sur lui, il n'a plus que quelques photos, dont une de lui en costume-cravate. L'adolescent souhaite aujourd'hui faire sa vie en France, et s'interroge : « Dois-je aller voir la police pour lui dire que je suis là et que je veux rester ? » Persuadé de pouvoir rapidement s'intégrer, il s'étonne d'apprendre que d'autres attendent leur tour depuis des années. « Je peux vivre comme ça quelque temps, mais pas deux ans. Je me serais déjà jeté du haut d'un immeuble. » W

Faustine Vincent