«Pour moi Neuilly, si t'y es, c'est que tu as réussi»

VIDEO Quand les jeunes d'Aubervilliers rencontrent ceux de Neuilly, autour du scénariste Djamel Bensalah...

Magali Gruet, Alexandre Sulzer et Maud Descamps (vidéo)
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Quand les jeunes d'Aubervilliers rencontrent ceux de Neuilly, autour du scénariste Djamel Bensalah
Quand les jeunes d'Aubervilliers rencontrent ceux de Neuilly, autour du scénariste Djamel Bensalah — Serge Pouzet/20minutes

«Le seul endroit où l'on se rencontre, c'est à la télévision. C'est la seule vitrine qu'ils ont de nous, et inversement.» Eriola, 23 ans, était assis du côté des jeunes d'Aubervilliers mercredi dernier, lors du débat organisé par Djamel Bensalah en terrain neutre, à la rédaction de 20 Minutes (9e). Face à lui, une dizaine d'ados de Neuilly avaient eux aussi fait le déplacement. D'entrée, le scénariste met les pieds dans le plat.

Les meilleurs moments du débat en vidéo:


S'intégrer? «C'est possible, mais c'est difficile»

«Est-ce que l'histoire de «Neuilly sa mère!», un jeune de banlieue qui s'intègre à Neuilly, c'est de la science-fiction ou ça peut être la réalité ?» «C'est possible, mais c'est difficile», estiment plusieurs ados. «Il y a de la mixité sociale à l'école?», demande Djamel au «camp» Neuilly. «Non, il n'y en a pas», concède Astrid, 15 ans. Côté «Auber», on s'insurge: «Bah oui, il y a de la mixité, il y a des filles.» Rires. Les filles justement, un sujet épineux.

A la question «c'est possible d'avoir une histoire d'amour avec quelqu'un d'un autre milieu social?», les Neuilléennes sont sceptiques. «C'est arrivé une fois à une copine de sortir avec un garçon de banlieue, mais ça n'a pas duré car ils étaient trop loin l'un de l'autre», raconte Sarah, 15 ans. «C'est quand même plus facile si le garçon habite à côté», ajoute Astrid. «Moi, pour une fille, je me déplace», lance un gars d'Auber, déclenchant des gloussements des deux côtés de la table.

Mais qu'en pense le maire (DVD) de Neuilly ?

«Monsieur Fromantin, vous avez deux filles. Vous préférez qu'elles sortent avec Jean Sarkozy ou avec Mohammed?», demande Djamel. «L'important, c'est qu'il y ait un vrai truc à partager», élude l'intéressé. Salem Belgourch, ancien élève de Sciences-Po issu d'une «convention ZEP», voie d'accès réservée aux élèves issus de quartiers défavorisés, intervient. «Moi, mes parents étaient illettrés et quand je suis arrivé à Sciences-Po, je n'ai pas parlé pendant un mois car mon langage n'était pas adapté au moule républicain. Je me suis autocensuré. Colombes et Paris sont deux mondes différents, et je n'ai pas l'impression que ça s'améliore. Avant, il y avait l'armée et l'école pour se rencontrer, aujourd'hui, il n'y a plus que l'école.»

Khir-Din, 21 ans, explique à son tour que «dans nos quartiers, il n'y a pas d'exemple de réussite comme Salem. En primaire, au collège, au lycée, tu vois toujours les mêmes têtes dans ton bâtiment. Ton bâtiment, il te lâche pas. Le jeune de 12 ans, son seul exemple de réussite, ce sont les sportifs, les comédiens et les rappeurs. Tu commences à voir des gens différents à partir de la fac.» «On peut se rencontrer en vacances, aussi, interviennent des filles de Neuilly. Il y a les colonies.»

«Encore faut-il partir en vacances!», lance un garçon d'Aubervilliers. Sourires gênés côté Neuilly. Louis-Philippe, 20 ans, intervient. «Le facteur transport, c'est très important. Aubervilliers, c'est collé à Paris, alors pour nous, c'est pas trop dur de bouger. Mais pour un jeune de Clichy-sous-Bois, c'est une grosse galère. Comment s'intéresser aux villes et aux gens qui nous entourent si on ne peut même pas y aller?»
 

 «Moi, plus tard, je n'ai pas envie de vivre à Neuilly»


«Le mec de Neuilly qui déménage à Aubervilliers, c'est forcément qu'il a raté sa vie?», interroge Djamel. «Pour moi, Neuilly, si t'y es, c'est que tu as réussi», assure Samy Seghir, l'acteur principal du film, originaire d'Aubervilliers lui aussi et présent lors du débat. «Non, ce n'est pas synonyme de réussite. Moi, plus tard, je n'ai pas envie de vivre à Neuilly», rétorque Sarah.

Camille, 15 ans, insiste: «Vous avez une vision déformée de la ville. Vous voyez Neuilly comme une ville froide, morte, très catho où les élèves portent des uniformes. Il n'y a pas de ça à Neuilly. Pour ma part, Aubervilliers, je n'ai aucune raison d'y aller, je n'ai rien à y faire.» «Voyez les choses du bon côté les gars, elles n'ont jamais été aussi près d'Aubervilliers qu'aujourd'hui», lance Djamel. «De la station Auber, vous voulez dire ! », ironise quelqu'un dans la salle.

Les caricatures sont destructrices

Mais Priscilla, d'Aubervilliers, a une tout autre vision des choses: «Vous parlez tous de fossé, mais quand tu es en face de moi, je ne vois pas quelqu'un de Neuilly, je vois un humain.» Anissa s'énerve: «J'ai plein d'amis à Paris et je me suis fait davantage rejeter en allant chez eux qu'eux en venant chez moi. Enfin, quand ils voulaient bien venir.»

Jacques Salvator, le maire (PS) d'Aubervilliers, réagit vivement : «Il ne faut pas laisser les caricatures s'installer. Elles sont destructrices et inscrivent des images démotivantes dans l'esprit de nos jeunes. Dans les statistiques, un jeune d'Auber a certainement moins de chances de réussir qu'un gars de Neuilly, mais il doit croire le contraire pour le provoquer, sinon, c'est une condamnation sociologique.»

«Tout est fait pour te faire croire que ta cité, c'est le paradis»

Et côté Neuilly, quels sont les problèmes? «Est-ce que vous pensez qu'il peut y avoir de la détresse sociale à Neuilly?», demande Djamel aux ados du 93. «Comment ça ? Ils n'ont pas de problèmes d'argent...», lance, sceptique, l'un d'entre eux. «Est-ce que l'argent résout tous les problèmes?», insiste le cinéaste. «Quoi, genre la solitude?» «Oui, la solitude.» Samy a la solution: «Bah, s'il est en détresse sociale, il déménage à Aubervilliers!»

Rires dans la salle. Mais la ville n'est pas particulièrement convoitée. «En dix ans, on estime que 50 % des habitants sont partis », confie Jacques Salvator. Djamel le comprend: «J'ai grandi dans une cité pourrie de Saint-Denis et je n'ai aucune envie d'y retourner. Tout est fait pour te faire croire que ta cité, c'est le paradis. Mais on aspire tous à une vie meilleure. Ce n'est pas renier, c'est évoluer.»
Remerciements à Pierre Boisselet pour son aide.