A Stains, regards croisés sur le niqab

Alexandre Sulzer

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Sur le marché de Stains (Seine-Saint-Denis), mercredi.  En France, entre 1 000 et 1 500 femmes porteraient le voile intégral.
Sur le marché de Stains (Seine-Saint-Denis), mercredi. En France, entre 1 000 et 1 500 femmes porteraient le voile intégral. — S. FILOSA / 20 MINUTES

Attentivement, elle fouille dans des bacs de marchandises, à l'instar

des autres clients du marché de Stains (Seine-Saint-Denis). Si le noir de sa tunique et de son cabas tranche au milieu de la foule bigarrée, elle déambule dans une apparente indifférence. Pourtant, le niqab que porte cette femme - seule une fente permet de voir ses yeux - est au coeur du débat politique depuis l'annonce, cette semaine, de la création d'une mission parlementaire sur son port en France. En ce mercredi matin, avenue Paul-Vaillant-Couturier, elles sont trois à en être revêtues. De toute évidence, le phénomène reste très marginal.

« Des fois, elles sont plus nombreuses », glisse un commerçant qui estime « en voir de plus en plus depuis l'année dernière ». « Stains est l'un des foyers les plus importants en Ile-de-France avec Argenteuil, Les Mureaux, Trappes ou Grigny », estime Bernard Godard, coauteur des Musulmans en France (éd. Robert Laffont). Selon lui, elles seraient entre 1 000 et 1 500 à porter le voile intégral en France, essentiellement dans les régions parisienne et lyonnaise. « Une loi pour l'interdire serait la bienvenue », tranche Fadila, venue de Pierrefitte. Cette étudiante de 20 ans, strict hidjab (voile islamique) épinglé sur la tête, trouve le niqab « effrayant ». « On en voit beaucoup, c'est devenu tendance d'un coup. Cela donne une image très négative de l'islam, s'inquiète-t-elle. Celles qui le portent sont endoctrinées et n'ont aucune éducation religieuse. »

Une vision à laquelle s'oppose Djoher. Cette Algérienne de 43 ans porte un niqab auquel a été ajouté un petit grillage sur les yeux. Elle est ravie de pouvoir s'adresser aux médias : « Je le porte librement depuis 2001. Ma foi a évolué avec mes lectures sur Internet et les prêches. » Selon elle, une femme lui aurait lancé lundi dernier : « Rentrez dans votre pays, vivement que la loi sur la burqa passe. » « On ne m'avait fait aucune réflexion jusqu'à ce que les politiques en parlent, accuse-t-elle. Ce qui choque en réalité, c'est qu'on pratique à la lettre ce qu'il y a dans le Coran. » Son mari, à ses côtés, vêtu d'un tee-shirt bleu, se désole : « Moi, je voudrais qu'elle l'enlève, mais elle est plus religieuse que moi. »

L'hostilité à une loi est également de mise à la mosquée salafiste [un courant fondamentaliste] Al-Salam, installée dans le hall défraîchi d'une tour de la cité du clos Saint-Lazare. « C'est un sujet d'inquiétude pour nous. On commence par la burqa, puis ce sera le hidjab qui sera interdit », estime une femme par l'entrebâillement d'une porte. « Si une loi passe, celles qui portent le voile intégral seront retranchées chez elles. » Son amie Gaëlle, convertie à l'islam depuis neuf ans, porte le niqab et accepte d'en parler. « Ce n'est pas un impératif coranique, c'est vrai. Mais chacun fait comme il veut. » « C'est mieux de parler aux hommes, ils connaissent mieux le sujet », interviennent alors deux hommes vêtus à la mode salafiste qui éconduisent aussitôt les journalistes de 20 Minutes. Une fois dans la rue, l'un deux, Abdelkarim, explique : « Nous ne les forçons pas, nous sommes des êtres humains. » D'ailleurs, poursuit-il, sa femme ne porte pas le niqab alors que lui « voudrait bien ». « Je ne sais pas pourquoi les politiques veulent inventer cette loi. Ça va faire des dégâts. Les petits jeunes ici vont être furieux », prévient celui qui estime pourtant que le nombre de niqabs est très réduit dans la commune.

Côté mairie, aucun élu de Stains n'a souhaité répondre sur le sujet. Au centre culturel islamique Asdic, principal interlocuteur des pouvoirs publics, le scepticisme sur l'opportunité d'une loi l'emporte : « La question intéresse plus les journalistes que les musulmans. On croise certes des niqabs chez Carrefour, mais le phénomène reste quasiment invisible », répond un responsable, pour qui il faudrait s'attaquer plutôt « aux mini-jupes et piercings ». « Nous n'assistons pas à une inflation considérable, confirme Ernestine Ronai, qui dirige l'Observatoire des femmes, un service du conseil général de Seine-Saint-Denis. Mais ce n'est pas un faux problème pour autant. Car celles qui répondent aux questions des journalistes sur le voile intégral sont celles qui sont volontaires pour le porter. Les autres, elles existent aussi. Mais on ne les voit jamais dans la rue. » W