Aubervilliers : Les habitants d’une copropriété en ruine risquent de finir à la rue

REPORTAGE L’évacuation d’une copropriété privée jeudi 8 juin pose la question du relogement de la cinquantaine d’habitants, pour beaucoup, en situation précaire

Guillaume Novello
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La façade du 89 rue Henri-Barbusse à Aubervilliers masque assez bien l'état de délabrement général de la copropriété.
La façade du 89 rue Henri-Barbusse à Aubervilliers masque assez bien l'état de délabrement général de la copropriété. — G. Novello
  • Très dégradée et menacée d’effondrement, la copropriété du 89 rue Henri-Barbusse à Aubervilliers est sous le coup d’un arrêté de péril pris par la mairie le 20 mai dernier.
  • L’évacuation des derniers locataires doit se faire mercredi à 8 heures, mais des questions se posent concernant le relogement de la cinquantaine d’habitants.
  • La municipalité se dit prête à héberger en hôtel, dans l’attente de l’obtention d’un logement social, les locataires titulaires d’un bail. Mais pour les propriétaires ruinés et les locataires hébergés par des marchands de sommeil, la seule issue est la rue.

Celui ou celle qui a supprimé le ministère du Logement n’a certainement jamais mis les pieds au 89, rue Henri-Barbusse à Aubervilliers. Depuis le 20 mai et l’arrêté de péril pris par la mairie UDI, une inquiétude sourde gagne les habitants de cette copropriété dégradée. Pas celle quotidienne qui prend quand on franchit le porche d’entrée lézardé et étayé à la va-vite ou quand on effleure les fils électriques dénudés dans la cage d’escalier. Mais celle qui saisit quand on apprend que dans moins d’un mois, on se retrouve à la rue.

Et c’est cette inquiétude qui étreint Maëlle et Serge. Ce jeune couple, parents d’un garçon de trois mois, loue une petite maison au fond de la parcelle du 89, rue Henri-Barbusse. « Au printemps, avec l’odeur des tilleuls à côté, on se croirait vraiment à la campagne », confie Serge, sur le pas de la porte. En cet après-midi pluvieux, l’impression est tout autre. La tranchée creusée par GRDF défigure toute la cour intérieure et donne le sentiment d’un chantier permanent, accentué par la présence des étais un peu partout.

La cour intérieure avec la tranchée GRDF et au second plan, l'immeuble donnant sur la rue.
La cour intérieure avec la tranchée GRDF et au second plan, l'immeuble donnant sur la rue. - G. Novello

Leur logement, Maëlle et Serge devront le quitter, de gré ou de force, ce mercredi matin à 9 heures, ainsi en a décidé l’arrêté de péril. Ils sont une cinquantaine d’habitants de la copropriété dans le même cas. L’arrêté a été pris car cette « copropriété menace de s’effondrer », explique Véronique Dauvergne, adjointe en charge de la Santé, de l’Hygiène et de la Salubrité. Une experte judiciaire s’est rendue le 13 mai sur les lieux pour examiner les quatre bâtiments du 89. Le premier, un immeuble de trois étages, donne sur la rue et abrite une petite supérette. Via un porche, on accède au deuxième immeuble, de deux étages, puis au troisième immeuble et enfin à l’ensemble de petits pavillons, où résident Maëlle et Serge.

« Un danger grave et imminent »

Dans son rapport, l’experte n’en finit plus d’énumérer les dangers du bâti. Relevant que « ces immeubles sont anciens et manquent cruellement d’entretien », elle note que pour le premier immeuble « l’effondrement partiel à court terme est à craindre » et que « le risque d’électrocution et d’incendie est avéré ». Le deuxième est « affecté par les mêmes désordres et corrosions avancées des structures du porche et des caves ». En conclusion, elle affirme qu’il existe « un danger grave et imminent ».

Le porche du second immeuble renforcé tant bien que mal par des étais.
Le porche du second immeuble renforcé tant bien que mal par des étais. - G. Novello

Cette situation n’est pas récente puisque, comme le note l’experte, « cet ensemble immobilier a déjà fait l’objet dans les années précédentes de plusieurs arrêtés de périls imminents et ordinaires ». Le dernier remonte à 2014, croit se souvenir Serge, c’est en tout cas de cette époque que date l’installation des étais. L’entretien de la copropriété n’a jamais vraiment été assuré, certains propriétaires accumulant « près de 30.000 euros de dettes », indique le jeune père. Cette lente dégradation occasionne des problèmes au quotidien. « Il y a deux trois mois, on s’est réveillés sans eau, raconte Serge. La canalisation d’eau qui passait dans une cave a explosé, créant un énorme geyser. » Il y a quelques années, le syndic « qui n’a jamais assuré le suivi », selon le locataire, a fait faillite et la copropriété a été prise en charge par un administrateur judiciaire, le cabinet Blériot qui n’a pas répondu à nos sollicitations.

Et comme la misère appelle la misère, des marchands de sommeil ont un peu plus détérioré le 89. Dans le troisième bâtiment, depuis 3 ans, une famille de réfugiés syriens de Homs, avec un enfant de deux mois, loge dans un deux-pièces d’à peine 25 m² avec « un accès à une cave infestée de rats et de cafards », selon Serge. Prix du loyer mensuel : un millier d’euros, payable en liquide évidemment. « Il y a trois marchands de sommeil ici, mais avec la mobilisation, on a peur de représailles », concède le jeune homme.

Interdiction de déménager

Car face à l’avis d’expulsion, un collectif a été monté avec le soutien de l’association DAL (Droit au logement) pour trouver une solution de relogement à la cinquantaine d’habitants. Pour l’instant celles-ci sont maigres. La mairie se propose de reloger les locataires avec des baux. Cela se ferait dans des hôtels en attendant les travaux de sécurisation et de rénovation. « Il y en a pour 80.000 euros de travaux de sécurisation, explique Maëlle. Après quoi nous pourrons revenir dans les logements, déménager nos affaires. » Car l’arrêté interdit les déménagements en raison de la fragilité du porche principal et préconise de partir avec un sac ! Comme la plupart des habitants ne souhaitaient pas laisser sans surveillance et pour une durée inconnue leurs affaires dans un immeuble vide, tous ou presque ont déjà mis leur mobilier à l’abri.

Cette famille de réfugiés syriens vit dans à peine plus de 20 m² pour 1.000 euros de loyer mensuel.
Cette famille de réfugiés syriens vit dans à peine plus de 20 m² pour 1.000 euros de loyer mensuel. - G. Novello

Ensuite la rénovation de la copropriété « estimée à plus d’un million d’euros et pour une durée d’un an, doit nous permettre de retrouver nos logements ». Sauf que ce sont aux copropriétaires de payer, avec néanmoins des aides de l’Anah, et que vu leur situation financière, les habitants ne sont pas près de revoir leur logement. La solution, pour ne pas rester indéfiniment dans un hôtel, est donc de faire une demande de logement social, mais dans le 93, la demande excède largement l’offre – « il y a neuf fois plus de demandeurs de logements que d’offres disponibles », selon Seine-Saint-Denis Habitat - et l’attente peut durer des années.

Passy, qui suit le dossier pour DAL, craint que les habitants ne « restent des années à l’hôtel dans des conditions insatisfaisantes ». « On essaie de borner sur Aubervilliers pour les logements sociaux, indique Véronique Dauvergne. Mais on regarde aussi à l’échelle du département. » Maëlle et Serge, qui n’envisageaient pas avec leur bébé de se retrouver à l’hôtel pour une durée indéterminée, ont réussi à trouver un studio qu’un ami leur prête pour quelque temps.

La mairie accusée

Mais pour les propriétaires désargentés et les victimes de marchands de sommeil, aucune solution ne se dessine. « A partir du moment où ils n’ont pas de baux, la mairie n’a pas à les reloger », indique Véronique Dauvergne qui précise : « On ne le fait pas de gaieté de cœur. » Pour éviter que ces habitants ne finissent à la rue, le collectif a multiplié les manifestations et les réunions avec la municipalité, sans résultats probants. « On ne peut pas mettre des gens dehors après des années en logement insalubre » s’insurge Passy qui estime qu’au regard de l’article L521-3-1 du Code de la construction et de l’habitation, la mairie a l’obligation de reloger les occupants du 89.

Serge et Maëlle devant leur logement avant l'évacuation.
Serge et Maëlle devant leur logement avant l'évacuation. - G. Novello

« C’est déplorable qu’on en arrive là », commente Bastien Lachaud, le député LFI d’Aubervilliers, présent vendredi à un rassemblement devant l’immeuble. « Je ne comprends pas que la mairie ne veuille pas reloger, avoue-t-il. Il y a des enfants qui vivent là et sont scolarisés juste à côté, cette évacuation met en péril leur scolarité ! Les mettre à l’abri, ce n’est pas les envoyer sous un pont. »

La difficulté est que le 89 n’est pas le seul immeuble menaçant ruine dont la mairie a à s’occuper. « Nous avons environ 20 % de l’habitat privé qui est dégradé », estime Véronique Dauvergne. « C’est le troisième immeuble que nous accompagnons en deux ans à Aubervilliers », complète Passy. « Mais on ne prend pas la mesure de l’ampleur du problème » se désole le député LFI.

Ce dernier a saisi le préfet pour surseoir à l’évacuation, même si cela reste peu probable. Maëlle et Serge seront jeudi matin dans leur logement, en attendant d’être évacués. « Si nous n’avons pas d’ici là de solutions de relogement, nous installerons un campement sur le parvis de l’Hôtel de ville », prévient Passy. Histoire que les pouvoirs publics ne puissent plus tourner le regard devant les misérables de l’habitat.