Paris : Le centre de soins pour toxicomanes inquiète lycéens et riverains du 16e arrondissement

REPORTAGE Un centre d’accueil pour les toxicomanes va ouvrir dans le 16e arrondissement. « 20 Minutes » a été à la rencontre des riverains qui se déclarent pour la plupart inquiets de cette initiative menée par l’Agence régionale de santé et l’AP-HP

Marin Daniel-Thézard
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Manifestation contre l'installation d'une salle de consommation à moindre risque, dite salle de shoot, dans le 20e arrondissement, en septembre 2021.
Manifestation contre l'installation d'une salle de consommation à moindre risque, dite salle de shoot, dans le 20e arrondissement, en septembre 2021. — THOMAS COEX / AFP
  • La mairie de Paris a annoncé le 18 mai l’ouverture d’un centre d’accueil pour toxicomanes dans le 16e arrondissement.
  • De concert avec leur maire Francis Szpiner (LR), les riverains et les lycéens font part de leur désaccord et de leurs inquiétudes à l’égard du projet.
  • Anne Souyris, adjointe d’Anne Hidalgo en charge de la santé publique, se veut rassurante. Elle affirme qu’il ne s’agit que de patients volontaires en phase de soins, sans danger pour le quartier.

Alors que la présence de consommateurs de crack incommode les riverains du nord-est de Paris, la mairie tente de trouver la parade. Parmi les solutions, le désenclavement des toxicomanes via la dilution en espaçant au maximum les zones où les « crackeux » se retrouvent, achètent, consomment, et se soignent. Dans cette optique, Anne Souyris, adjointe d' Anne Hidalgo en charge de la santé publique, a annoncé le 18 mai l’ouverture d’un centre d’accueil pour toxicomanes dans le 16e arrondissement.

« Une très bonne nouvelle », selon la municipalité. Francis Szpiner, maire du 16e arrondissement, s’est immédiatement opposé au projet. L’élu LR a même lancé auprès de ses électeurs une pétition adressée à l’Agence régionale de santé pour faire barrage. 20 Minutes est allé à la rencontre des riverains de l’ancien hôpital Chardon-Lagache, qui doit accueillir les toxicomanes en phase de guérison.

« J’ai beaucoup de clients qui se plaignent de ça »

L’inquiétude. C’est probablement le mot qui résume le mieux les préoccupations des habitants de ce quartier du 16e. Amandine, entourée de ses deux enfants, fait face au futur centre. La trentenaire comprend la nécessité d’ouvrir ces centres, mais trouve « dommage de le faire ici ». Elle, qui a l’habitude d’emmener ses enfants se promener dans le parc Sainte-Périne, craint que la zone ne devienne un nouveau refuge pour les consommateurs de crack, « Dans ce parc, il y a tellement d’endroits où ils pourraient s’installer. »

Antoine est commerçant à quelques centaines de mètres de l’ancien hôpital. S’il ne sent pas son commerce directement mis en danger par l’implantation du centre, il témoigne avoir « beaucoup de clients qui se plaignent de ça. » Malgré la pétition, le libraire d’une cinquantaine d’années semble résigné « c’est toujours comme ça. »

« Il faut faire très attention, il y a des lycées dans les parages »

Alain, un retraité de 83 ans, est quant à lui partagé entre méfiance et nécessité de venir en aide aux addicts. Ce membre des Républicains dit être « toujours pour la solidarité », il poursuit : « Je ne leur en veux pas, il faut soigner les malades. » Mais selon lui, l’installation de ce centre montre que le système de santé français a failli ces dernières années. « Il faut que ce centre rentre dans une politique globale de la santé. » Pour autant, Alain s’inquiète d’une situation qui pourrait échapper au contrôle de la mairie. S’il est rassuré car il s’agit d’un centre d’accueil et non d’une salle de shoot, il « a déjà vu des dérives ». Il faut donc « faire très attention, parce qu’il y a plusieurs lycées dans les parages. » L’octogénaire craint que l’implantation du centre n’attire les dealers.

Les lycéens, notamment ceux de Jean-Baptiste-Say, sont directement cités par la mairie du 16e. Alors qu’on pourrait attendre de leur part de l’insouciance voire du désintérêt vis-à-vis d’un tel sujet, ils sont préoccupés par ce projet. « Pourquoi ils ne construisent pas ce centre proche des endroits sensibles ? », se demandent les uns, quand d’autres trouvent l’idée « très bête, parce qu’il y a des écoles. Si les lieux à côté des écoles sont mal fréquentés, les parents auront peur de laisser leurs enfants s’y rendre. »

Un autre sujet d’anxiété est l’empreinte que pourraient laisser les toxicomanes : « Il y a de l’influence. Des élèves pourraient commencer à se droguer. » Si les lycéens sont conscients que le centre n’est destiné à accueillir que des patients ayant déjà un parcours de soins et « stabilisés », selon les propos d’Anne Hidalgo, cela ne les rassure pas pour autant. « S’ils font une rechute à côté, on est là. »

« Dès qu’on parle de lieu de prise en charge, il y a des inquiétudes »

Pour Anne Souyris, la proximité avec les écoles et les parcs est une fin de non-recevoir quand on parle de « lits médicalisés ». « Ce sont des personnes qui sont volontaires pour être hospitalisées », développe-t-elle. Mais pour comprendre pourquoi le 16e arrondissement a été choisi pour cette implantation, il suffit de se saisir d’une carte. Le 19e arrondissement, zone de consommation intense, est à l’extrême opposé de celui-ci. Pour soigner un consommateur de crack, il faut « faire de la médicalisation loin de la scène de consommation ».

Anne Souyris, adjointe à la santé à la mairie de Paris
Anne Souyris, adjointe à la santé à la mairie de Paris - ERIC FEFERBERG

« L’écolier ne verra pas de patient en train de se buter à la pipe à crack », insiste l’élue EELV. Si elle comprend les peurs liées à l’ouverture d’un centre d’accueil pour toxicomanes, elle assure que les riverains ne seront pas impactés. Anne Souyris est convaincue que les scènes de consommation ne se déplaceront pas jusqu’à l’hôpital Chardon-Ladache. Par conséquent, si un patient doit rechuter, il ne le fera pas à proximité du centre. L’adjointe d’Anne Hidalgo espère surtout que Francis Szpiner « se rendra compte bientôt que ça ne va pas à l’encontre des habitants de son arrondissement ».