Dark stores à Paris : Après Kol, Zapp ferme ses magasins, la fin d’une « bulle » ?

INFO « 20 MINUTES » Les salariés et salariées de Zapp contre-attaquent au tribunal en demandant l’organisation d’élections professionnelles

Aude Lorriaux
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Un livreur Zapp (illustration)
Un livreur Zapp (illustration) — Zapp
  • La société britannique Zapp, un « dark store » qui a commencé ses activités de livraison de courses en mai 2021, souhaite déjà licencier ses 139 salariés et salariées.
  • La branche française de la jeune pousse qui promettait de livrer en moins de 20 minutes, 24 h/24 et 7 J/7 pour 1,80 euro boissons ou collations, ne décolle pas.
  • A Paris, quelques 60 « dark stores », en français « magasins de l’ombre », ont poussé ces dernières années. « Il est fort probable que leur nombre se réduise, le marché n’étant sans doute pas assez important pour autant de candidats » notait un cabinet d’études en février.

A la barre, les deux avocats ferraillent. Ils ont tous les deux la même robe, mais à leurs chaussures, on devinerait presque qu’ils ne sont pas du même camp. L’une, hauts talons dorés, défend la société britannique Zapp, un « dark store » qui a commencé ses activités de livraison de courses en mai 2021, et souhaite déjà licencier tous ses salariés et salariées. L’autre, baskets blanches usées, parle au nom des employés parisiens, représentés par le syndicat Sud commerces et services Ile de France.

Mi-mars, les 139 salariés de Zapp, tous en CDI, ont reçu l’annonce comme un coup de massue : l’entreprise va fermer, pour motifs économiques. La branche française de la jeune pousse qui promettait de livrer en moins de 20 minutes, 24 h/24 et 7 J/7 pour 1,80 euro boissons ou collations, ne décolle pas, affirment les patrons. Les salariés et salariées sont dans la stupeur : comment une entreprise qui a levé 200 millions d’euros en janvier peut-elle fermer tous les magasins d’un pays aussi vite ?

Maître Nicolas Collet-Thiry (à droite) et les salariés de Zapp, avec leurs représentants syndicaux, le 12 mai, au TGI de Paris.
Maître Nicolas Collet-Thiry (à droite) et les salariés de Zapp, avec leurs représentants syndicaux, le 12 mai, au TGI de Paris. - Aude Lorriaux / 20 Minutes

Phase d’apurement du marché

Ces hommes et ces femmes font les frais de la surenchère d’investissements dans la livraison rapide de courses. A Paris, quelques 60 « dark stores », en français « magasins de l’ombre », ont poussé ces dernières années, appartenant à une dizaine d’enseignes, selon une étude de l’Apur (Atelier parisien d’urbanisme). « Il est fort probable que leur nombre se réduise, le marché n’étant sans doute pas assez important pour autant de candidats » notait le cabinet d’études en février, visionnaire. Avant Zapp, la start-up Kol a fermé son service de livraison aux particuliers en janvier, après un placement en redressement judiciaire début décembre.

« On a vu ces enseignes lever des fonds pour financer leur expansion, elles se sont déployées très rapidement en profitant d’une absence de cadre juridique, et maintenant, on est dans la phase d’apurement du marché » explique Pascal Madry, économiste et urbaniste et directeur de l’institut pour la ville et le commerce. Qui ajoute : « Ce critère de la livraison à courte durée, en 10 ou 20 minutes, n’est qu’un moyen de pénétrer plus rapidement le marché. Ce temps-là va nécessairement se rallonger à une heure, qui est le bon temps économique. »

« On était simplement une vitrine commerciale »

Chez Zapp, l’aventure aura duré à peine plus d’un an. Les salariés n’auront même pas eu le temps d’élire des représentants et représentantes du personnel, raison pour laquelle ils sont ce jeudi 12 mai devant le tribunal. « Je demande à ce que soit organisé sous astreinte ce CSE [comité social et économique] et que le plan social ne puisse pas être mis en place tant que le CSE n’est pas en place ! » tonne maître Nicolas Collet-Thiry, dans la salle du tribunal de Paris. En face, l’avocate de Zapp invoque un délai de douze mois consécutifs minimum pour qu’une entreprise de 11 salariés minimum soit contrainte de mettre en place des élections professionnelles.

Le contournement des règles est monnaie courante chez les dark stores, selon l’Apur. Les méthodes de requins aussi ? Les employés de Zapp accusent en tout cas leurs responsables d’avoir sciemment laisser l’entreprise mourir : « On a senti un délaissement de la France, il n’y avait pas d’investissements malgré les millions d’euros, explique Sami, un responsable d’équipe. On était simplement une vitrine commerciale pour permettre aux investisseurs de lever des fonds. » Du côté de Zapp, on se refuse à commenter ces spéculations : « Ce serait inapproprié pour nous de commenter publiquement alors qu’une procédure judiciaire est en cours » affirme à 20 Minutes un porte-parole de l’entreprise britannique.

Les salariés de Zapp devant l'inspection du travail.
Les salariés de Zapp devant l'inspection du travail. - Hichem Aktouche

« Un faux besoin créé de toutes pièces autour de la flemme »

« C’est le genre d’entreprises qui prend les salariés comme des variables d’ajustement », abonde maître Nicolas Collet-Thiry. Dans la salle d’audience, des élus parisiens sont venus apporter leur soutien, et comptent bien mettre un terme à ce qu’ils qualifient de « zones de non-droit » : les conseillers Émile Meunier, du groupe écologiste, et Barbara Gomes, chez les communistes. Le délibéré sera rendu le 24 mai.

« On doit demander à ce qu’il y ait une inspection du travail dans chacun de ces entrepôts, exige Emile Meunier. Tout ça pour satisfaire un faux besoin créé de toutes pièces autour de la flemme : appuyer sur un bouton pour commander un tube de dentifrice. Il faut que les gens aient conscience que derrière, il y a du malheur humain. »