Paris : A vendre appartements chargés d’histoire au-dessus du Bataclan

IMMOBILIER D'EXCEPTION La famille Habrekorn, propriétaire depuis plus d’un siècle de l’immeuble du Bataclan (11e arrondissement de Paris), a décidé de se séparer de deux appartements

Guillaume Novello
— 
Les deux appartements à vendre sont situés au deuxième étage de l'immeuble.
Les deux appartements à vendre sont situés au deuxième étage de l'immeuble. — G. Novello
  • Deux appartements d’une cinquantaine de m² sont à vendre au-dessus de la salle du Bataclan, tristement célèbre pour avoir été le lieu d’une des attaques terroristes du 13 novembre 2015.
  • Le vendeur est la famille Habrekorn, propriétaire de l’immeuble depuis son rachat en 1908 par Gaston Habrekorn, chanteur et chansonnier à succès.
  • Gabriel Habrekorn, petit-fils de Gaston, était présent sur les lieux au lendemain des attentats. Il en garde un souvenir « très pénible ».

Un T2 dans l’ancien refait à neuf, avec une belle vue sur le square May-Picqueray, en plein cœur du 11e arrondissement de Paris, ça donne envie, non ? Futur(e) acheteur ou acheteuse, il faut néanmoins savoir que l’appartement se situe juste au-dessus de la salle du Bataclan. Evidemment, ça en fait un logement un peu spécial, tant l’attaque terroriste du 13 novembre 2015 est inscrite dans la mémoire collective.

C’est Daniel Habrekorn, poète de son état, selon sa fiche Wikipedia, et feutre sur la tête, qui fait la visite. Sa famille est propriétaire de l’intégralité de l’immeuble, – « mais pas du bail de la salle de spectacles, les gens font souvent la confusion », précise notre guide – depuis que le grand-père de ce dernier a racheté l’immeuble en 1908. « Gaston Habrekorn était un chanteur et chansonnier à succès, il a écrit plus de 800 chansons pour les stars de l’époque, raconte son petit-fils. Il dirigeait le Divan japonais, aujourd’hui Divan du monde, avant de racheter le bail de la salle. Et comme ça tournait bien, il a pu racheter les murs en 1908. Et il a dirigé et animé le Bataclan jusqu’en 1915. »

Embrouille et pagode chinoise

Successions faisant, le bâtiment est resté dans la famille Habrekorn mais en indivision. Daniel Habrekorn a lui-même vécu plusieurs années au-dessus du Bataclan. En 1996, à l’occasion de travaux dans l’immeuble, « on a gratté un peu la peinture de la façade et on a retrouvé les faïences d’origine », se souvient-il. Des travaux de restauration sont alors engagés sur la façade de ce bâtiment classé aux monuments historiques depuis 1991. « On a essayé de retrouver les couleurs de l’époque », explique le propriétaire qui rappelle que l’architecture de l’édifice s’inspirait d’une pagode chinoise.

L'intérieur du T2 de 58 m².
L'intérieur du T2 de 58 m². - G. Novello

En 1987, Daniel Habrekorn et ses quatre frères et sœurs héritent de l’immeuble. La majorité de la fratrie souhaite alors le vendre mais une embrouille avec le propriétaire du bail de l’époque, Joel Laloux, fait capoter l’affaire. « Après des années de procès, on a finalement vendu trois appartements et on est en train d’en vendre deux autres, récapitule le poète au chapeau. On reste propriétaire de la salle, du café-restaurant, de la boutique au rez-de-chaussée et de bureaux au premier étage. »

« Des cadavres dans des housses blanches tachées de sang »

Evidemment, l’attentat de Daesh est venu bouleverser cette partie de Monopoly. « Je venais de déménager de l’appartement qui est à vendre et j’organisais une soirée chez moi dans le 16e arrondissement pour la sortie de mon livre Flore et Bestiaire imaginaires, se souvient Daniel Habrekorn. Vers 11 heures, des invités sont partis et ont entendu à la radio qu’une attaque avait lieu au Bataclan. Ils m’ont alors appelé pour me prévenir. J’ai ensuite contacté le directeur de la salle pour demander s’ils avaient besoin d’aide vu que nous avions les plans de l’immeuble, mais tout était bouclé et on n’avait pas besoin de nous. » Le lendemain à 9 heures, Daniel et son fils se rendent sur les lieux. Etant propriétaires, ils parviennent à franchir les cordons de sécurité.

Nous avons vu des cadavres dans des housses blanches tachées de sang et empilés dans des fourgonnettes. J’avais déjà vu pendant la guerre d’Algérie un ou deux cadavres dans la rue mais jamais quelque chose de cette ampleur. C’était très dur, très pénible. Nous avons été frappés très rudement. Plus tard, nous avons fait une visite de la salle avec les assurances. Malgré le nettoyage, il y avait encore des impacts de balles, des traces de sang et une espèce d’odeur… C’était l’horreur. »

Lors de l’attaque terroriste, une partie des spectateurs, fuyant par les toits les balles et les explosions a d’ailleurs trouvé refuge dans l’appartement actuellement à vendre. Partie civile au procès des attentats du 13 novembre, Daniel Habrekorn s’y est rendu plusieurs fois. Il attend d’ailleurs toujours des dédommagements, lui qui a notamment perdu le loyer de sa boutique au rez-de-chaussée. « Mais ce n’est pas ça le plus grave », relativise-t-il.

C'est par ce toit que se sont enfuis les spectateurs du Bataclan pendant l'attaque terroriste.
C'est par ce toit que se sont enfuis les spectateurs du Bataclan pendant l'attaque terroriste. - G. Novello

D’autant que s’il parvient à vendre les deux appartements, ça fera un peu de beurre dans les épinards. « Je vends celui de 58 m² à 700.000 euros et l’autre plus petit à 600.000 euros. Ils sont en très bon état, avec double vitrage », vante-t-il. Pour l’instant, les offres formulées n’étaient pas suffisantes. En attendant que la vente se fasse, Daniel Habrekorn prépare la sortie de son prochain livre Bataclan, histoire d’une salle. Histoire de famille, serait-on tenté de corriger.