Crack à Paris : L'arrivée des consommateurs « révolte » les riverains du 12e arrondissement

OPPOSITION Le terrain choisi pour installer les consommateurs de crack fait l’objet d’une convention d’occupation temporaire signée entre la SNCF et l’association Yes We Camp

Guillaume Novello
— 
C'est ce terrain qui a été réquisitionné par la préfecture pour accueillir les consommateurs de crack.
C'est ce terrain qui a été réquisitionné par la préfecture pour accueillir les consommateurs de crack. — G. Novello
  • La préfecture de police a indiqué mardi soir avoir trouvé un terrain où installer les consommateurs de crack de la porte de la Villette. Celui-ci est une friche de la SNCF située non loin de la porte de Charenton.
  • Cette annonce a surpris les élus locaux comme les riverains. Tous sont opposés au projet et craignent une dégradation de la qualité de vie.
  • Cette décision unilatérale est symptomatique de l’incapacité des pouvoirs publics à s’entendre pour apporter une solution adaptée et pérenne à cette problématique.

L’annonce a pris tout le monde de court. « Nous étions en plein conseil d’arrondissement mardi soir quand la dépêche AFP est tombée, raconte Valérie Montandon, élue LR du 12e arrondissement de Paris. J’ai été très surprise et à la fin du Conseil j’ai demandé à la maire si elle était au courant et elle m’a répondu qu’elle l’apprenait au même moment que moi. » Emmanuelle Pierre-Marie (EELV) précise ainsi dans un communiqué avoir appris « avec effarement hier soir [mardi] cette décision du préfet de Paris, qui n’a même pas daigné nous informer de son projet ». Ce projet, c’est le déplacement des consommateurs de  crack du square de la porte de la Villette (19e)  à un terrain ferroviaire dans le 12e arrondissement, situé entre la Seine et la porte de Charenton, le long du boulevard Poniatowski.

Voici, vu du ciel, où se situe le fameux terrain.
Voici, vu du ciel, où se situe le fameux terrain. - DR

« Sur la forme, c’est inadmissible, tempête Valérie Montandon. Ça montre le mépris de l’Etat envers les élus locaux. » Et sur le fond, elle n’est pas moins sévère avec la décision préfectorale. « Ce n’est en rien une solution, car ça ne résout pas la souffrance des consommateurs de crack et contrairement à ce que prétend la préfecture de police, il n’y a pas à Paris de lieux isolés de toute habitation. Cela va créer des troubles à la tranquillité et la sécurité pour tout un quartier. » Pour une fois, elle est en accord avec sa maire, pour qui « ce projet pose énormément de problèmes : transférer des populations précaires derrière des clôtures barbelées n’est pas une mesure de santé publique. C’est inefficace et surtout, c’est inhumain. » Autant dire que les élus de l’arrondissement sont vent debout contre le projet préfectoral.

« Qu’ils aillent dans le 16e ! »

Et porte de Charenton, les riverains sont sur la même ligne. « Je suis révolté, c’est irresponsable, s’indigne Françoise, 82 ans dont 30 dans un appartement donnant sur le boulevard Poniatowski. Ils disent qu’il n’y a pas d’habitants, mais on est bien là, nous. Et les consommateurs de crack ne vont pas rester sur leur terrain, ils ont besoin d’argent donc ils vont venir mendier ici. » L’octogénaire redoute ne plus pouvoir sortir la nuit en toute tranquillité. « Et pourquoi est-ce qu’on les installe chez nous, dans un arrondissement populaire, qu’ils aillent dans le 16e ! »

Franck, patron du bar étonnamment appelé le Chez Silvia, ne décolère pas malgré une extinction de voix. « C’est la merde, lâche-t-il. Je suis très en colère, ça va être négatif à 100 % pour la clientèle. Si ça se fait, je peux mettre la clé sous le paillasson. » Il ne comprend pas le choix de ce terrain alors qu’il y a « plein  d’écoles à côté et le stade Léo-Lagrange où plein d’enfants viennent jouer. » Non loin de là, Jean, qui gère un dojo, est « opposé » au projet. « J’ai des enfants qui viennent donc c’est pas top, développe-t-il. Les parents vont être réticents à les mettre chez nous. » Néanmoins, si le terrain est sous surveillance et que ça évite des campements sauvages, il se dit que ce n’est pas forcément la pire des solutions. « Mais on n’a pas l’assurance qu’il n’y ait pas débordements », tempère-t-il.

Un terrain déjà occupé

Autre difficulté, le terrain choisi par la préfecture fait l’objet depuis septembre dernier d’une convention d’occupation temporaire signée entre la SNCF et l’association Yes We Camp. « On a répondu à un appel à manifestation d’intérêt [AMI] et on devait occuper le terrain jusqu’à mi-2024 », explique Aurore Rapin, coordinatrice générale de l’association. Elle et son équipe ont appris la nouvelle par voie de presse et n’ont pas encore été contactées par la préfecture.

Un panneau rappelle que l'association Yes We Camp envisageait d'ouvrir un lieu sur ce terrain.
Un panneau rappelle que l'association Yes We Camp envisageait d'ouvrir un lieu sur ce terrain. - G. Novello

Le projet, qui en est à la phase de recherches de financement, prévoyait de « faire un lieu qui s’inspirait des Grands Voisins », dans le 14e arrondissement, avec concrètement « un jardin ouvert au public avec des activités créatrices de lien social dans le but de co-construire avec ceux qui veulent s’y implanter. » En attendant d’en savoir plus l’association se positionne « en faveur d’une gestion sociale et sanitaire qui soit digne et humaine pour les personnes concernées ».

C’est aussi ce que réclame Catherine Pequart, directrice des structures médico-sociales d’Oppelia-Charonne, qui a appris le déménagement forcé via 20 Minutes, alors qu’elle était au square mardi après-midi. « Si ce nouveau lieu est l’occasion de traiter autrement ces personnes, je dis oui », affirme-t-elle, même si elle ne se berce pas d’illusions. « Ça fait des mois, voire des années que les associations proposent les différentes facettes d’une solution globale, à savoir de l’hébergement, de soins, des activités occupationnelles, un meilleur accès aux centres thérapeutiques, etc. Mais il n’y a pas de solution miracle », prévient-elle. Elle appelle également à une meilleure coordination des acteurs, comme cela n’est pas le cas pour ce déménagement. « L’absence de concertation, le fait que chacun reste dans sa logique, c’est la garantie que rien de correct ne se passe. »