Paris : Malgré les expulsions, la cabane de Papillon fait toujours de l'effet près de gare de l'Est

PORTRAIT Installé place Madeleine-Braun, à deux pas de la gare de l’Est, ce trentenaire à dreadlocks a bâti une cabane avec des matériaux de récup' et décoré les alentours

Guillaume Novello
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Papillon avec son violon, même s'il ne sait pas vraiment en jouer, devant sa cabane.
Papillon avec son violon, même s'il ne sait pas vraiment en jouer, devant sa cabane. — G. Novello
  • Depuis, plus de deux ans, Papillon est installé place Madeleine-Braun dans le 10e arrondissement de Paris où il a construit une cabane particulièrement bien décorée.
  • Lors de notre rencontre, il souffrait d’une forte rage de dents, ce qui nous a valu un tour au centre dentaire.
  • Mais malgré ses couleurs, la construction de Papillon ne ravit pas tout le monde, et il est régulièrement l’objet de courriers demandant son expulsion en raison de comportements violents.

« Les meilleurs sujets sont souvent en bas de chez vous », nous serinaient les vieux profs en école de journalisme. Pour une fois, j’ai décidé de faire confiance aux vieux boomers en allant, par un froid après-midi de janvier, à la rencontre de la personne qui a bâti une construction colorée place Madeleine-Braun, juste à côté de la gare de l’Est,  à Paris. Bon, c’est vrai aussi que c’était une demande de mon red' chef. Une interview tranquille et l’affaire était boutiquée en moins d’une heure. Que je croyais.

Après les premiers salamalecs d’usage avec Papillon, le fameux bâtisseur de la gare de l’Est, il avoue qu’il souffre le martyr à cause d’une rage de dents. « Je sens la mort venir », confie-t-il dans un souffle. Rassurant. Le matin ou la veille – Papillon a une notion toute relative de la temporalité –, il est allé à la Pitié-Salpêtrière pour se faire soigner, mais face à l’attente, a abandonné. Je lui conseille donc de se rendre à un centre dentaire à Jaurès, non loin d’ici. « Vous m’accompagnez ? », me demande-t-il. Bien sûr, je ne pouvais pas refuser et nous voilà marchant côte à côte rue du Faubourg-Saint-Martin.

Les beaux couloirs de la Cramif

Au centre dentaire, le premier rendez-vous n’est que le lendemain après-midi et Papillon préfère décliner. Nous voilà donc partis pour le centre médical Stalingrad qui dépend de la Cramif, pas la société de vente à distance, mais la Caisse régionale d’assurance maladie d’Ile-de-France. Après avoir failli être refoulés à l’entrée par deux vigiles comme deux pochtrons à l’entrée d’une boîte de nuit, nous parcourons un très long couloir, dont la beauté n’a pas laissé Papillon indifférent – et nous parvenons enfin à l’accueil du centre dentaire. Coup de chance, une praticienne peut ausculter Papillon. Mais pour cela il va falloir attendre.

L'entrée de la cabane de Papillon.
L'entrée de la cabane de Papillon. - G. Novello

Direction la salle d’attente où je profite de ce temps mort pour interviewer notre homme. « Cela fait environ deux et demi que je suis installé sur la place, raconte-t-il. C’est la 7e construction. Le gouvernement en a détruit plusieurs mais la dernière a été emportée par la tempête Aurore. » Mais Papillon l’assure, l’actuelle est plus solide. « A chaque fois que je reconstruis, j’améliore tous les niveaux, esthétisme, solidité… » Les matériaux, le trentenaire aux dreads ornées de colifichets les récupère dans la rue. « Dans le 10e, il y a plein de choses qui traînent », souligne-t-il. Une forme d’économie circulaire qu’il revendique, car « l’écologie, c’est la vie ». Et sur la partie décoration, Papillon s’explique : « Je viens de  Martinique et ici, il manque de couleurs. Or la couleur agit en bien sur l’humeur des gens. Et ensuite, je décore selon mon inspiration. »

Il jouait du piano debout

Mais Papillon n’a pas que des talents de bâtisseur, il est aussi branché musique. « Quand je suis arrivé à la street, je me suis senti seul et le piano m’a attiré, raconte-t-il. Je l’ai écouté et il m’a écouté. Le piano est la seule entité qui ne me juge pas à mon apparence. » Le jeune homme joue principalement sur les pianos des gares, notamment celui de la gare du Nord, après minuit et jusqu’à ce qu’il ait « trop mal aux doigts ». Mais comment a-t-il appris à jouer ? Attention réponse psychédélique qui ferait passer  Pink Floyd pour une aimable chorale de CE2 : « J’ai rencontré des êtres spéciaux qui m’ont enseigné la musique en me racontant des histoires, je les considère comme des anges. »

Allez c’est au tour de Papillon d’affronter la fraise. En fait non, car il s’agit d’un abcès. Malheureusement, Papillon n’a pas de carte Vitale donc l’assistante lui fera une feuille de soin pour qu’il puisse se faire rembourser les 23 euros de la consultation. Bien sûr, même s’il « ne manque jamais de rien », Papillon n’a toutefois pas un rond en poche. Ayant été éduqué en école privée à force de paraboles du bon samaritain, je me propose de régler l’addition. Pareil pour les 17 euros de médicaments (antidouleurs et antibiotiques) pour dégonfler l’abcès. Comme Papillon avoue que la veille, quelqu’un lui a payé une boîte d’Efferalgan 1000 qu’il a vidé en une soirée pour finir par ne plus savoir où il en était, je lui conseille de bien suivre les indications de l’ordonnance. Il acquiesce avant de jeter la notice des anti-douleurs à la poubelle.

Dark side of the butterfly

Deux jours plus tard, je retourne place Madeleine-Braun pour prendre quelques photos. En chemin, je m’arrête au commissariat rue Louis-Blanc pour me renseigner sur les expulsions qui ont visé Papillon. La jeune policière me renvoie d’un « nous avons interdiction de parler, il faut vous adresser au service presse de la préfecture de police ». Allons bon. Heureusement, les riverains sont plus loquaces. Au café A, on ne signale rien de notable. « Il ne vient jamais nous voir. Il fouille parfois dans nos poubelles pour récupérer des trucs. Le seul problème, c’est quand il fait ses besoins sur notre mur. »

Un arbre décoré par Papillon, ou abîmé, selon la mairie, c'est selon.
Un arbre décoré par Papillon, ou abîmé, selon la mairie, c'est selon. - G. Novello

Plus loin, un commerçant se souvient que Papillon est venu « quelques fois pour demander de l’eau et du sucre ». « Il faut dire un truc, ajoute-t-il, ses constructions sont solides. Qu’il neige, vente ou pleuve, elles tiennent le coup et il y a un côté artistique. » Mais il confie également « des engueulades », quand certains riverains viennent balader leur chien trop près de sa cabane. « Certains voisins me soutiennent, d’autres pas, explique Papillon. Des lettres ont été envoyées pour que la mairie m’expulse, et d’autres pour que je reste. »

En garde à vue

Il semblerait toutefois que les premières soient plus nombreuses que les secondes, selon la mairie du 10e. « Il y a beaucoup de plaintes des riverains pour des comportements violents, explique-t-on à la mairie. Les relations sont très tendues et il ne faut pas oublier que c’est une occupation illégale du domaine public. A certains moments, la cabane prenait tellement de place qu’on ne pouvait plus circuler. » La mairie a donc envoyé la police municipale expulser Papillon qui s’est opposé avec violence et a fini en garde à vue. Lui justifie sa réaction car l’expulsion lui faisait « revivre une injustice qui n’était pas guérie ».

A chaque expulsion, Papillon revient pour reconstruire sa cabane, lui qui semble avoir trouvé un équilibre dans la rue. « C’est elle qui m’a offert des valeurs comme l’humilité et la sagesse », assure-t-il. « Nous lui avons proposé de l’aider à sortir de là, mais il est rétif à tout ce qui est accompagnement social », corrobore la mairie du 10e. Selon celle-ci la prochaine éviction est déjà en préparation. Avant que Papillon ne revienne pour tout reconstruire.