« La nature n'est pas une gigantesque carrière où l'on peut puiser indéfiniment »

Recueilli par Mickaël Bosredon

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Le Conservatoire national botanique achève l'inventaire végétal de l'Ile-de-France, qui va recenser la flore francilienne commune par commune. Constatez-vous une diminution du nombre d'espèces ?

Sébastien Filoche Bien sûr, entre la grande vague d'urbanisation et d'industrialisation du début du XXe siècle, et celle des grands changements agricoles des années 1950, environ 200 espèces ont disparu sur les 1 600 recensées en Ile-de-France. Et 200 sont encore en danger critique d'extinction - comme certaines espèces d'orchidées, ou des plantes de zones humides - sans oublier que 800 autres sont jugées vulnérables. Certaines ne sont plus visibles que dans une seule station, le danger est donc réel. Mais le rythme de disparition s'est ralenti ces dernières années.

Jacques Moret Cela dit l'enjeu aujourd'hui en Ile-de-France, ce n'est plus tellement de protéger telle ou telle espèce, c'est d'arrêter la fragmentation des espaces naturels, et établir des corridors biologiques pour permettre à la faune de se déplacer, et à la flore de se développer. Une voie ferrée, par exemple, marque une vraie rupture.

Vous dites que le rythme de disparition s'est ralenti, mais la vague d'urbanisation en Ile-de-France n'est, elle, pas terminée. Y a-t-il toujours un danger pour certaines espèces ?

S. F. Il y a toujours danger, d'ailleurs nous travaillons à l'établissement d'une liste rouge des espèces en voie de disparition. Nous allons confronter les données dont nous disposons actuellement, à un travail de terrain, durant les deux ans à venir. Malheureusement, c'est presque déjà trop tard. Nous avons perdu trop d'espèces en Ile-de-France, et les plus intéressantes de surcroît. Pour être un peu plus optimiste, on peut quand même souligner une certaine prise de conscience de la part des décideurs, et se féliciter que les milieux les plus fragiles sont maintenant surveillés ou protégés.

Cette prise de conscience est-elle bien réelle ou s'agit-il d'un simple effet de mode ?

J. M. La connaissance des enjeux est meilleure, et les décisions se prennent de plus en plus souvent avec la bonne information. Mais les intérêts écologiques sont souvent contraires aux projets d'urbanisation, et il faut reconnaître que nous ne sommes pas encore suffisamment convaincants sur les limites à ne pas franchir. Les acteurs non scientifiques ont toujours tendance à croire que la nature est une gigantesque carrière où l'on peut puiser indéfiniment. Ce n'est pas le cas.

Est-ce si important de protéger certaines espèces végétales, quand des enjeux économiques sont dans la balance ?

J. M. La question de la protection des espèces, c'est aussi la question du territoire où l'on veut vivre dans cinquante ans, du partage entre la ville et la nature. Dans les débats sur l'étalement urbain, elle est mise de côté, et il n'existe pas de schéma régional prenant autant en compte la biodiversité que l'urbanisme. Je regarde attentivement les projets des grands architectes pour l'Ile-de-France : seul le geste architectural importe, ils ne prennent pas en compte les données écologiques.

Vous parlez peu de Paris. Ce n'est pas un enjeu écologique important ?

J. M. Paris n'est pas un enjeu pour la conservation des espèces. Concernant la faune par exemple, on fait beaucoup de battage sur le retour du faucon crécerelle ou du renard dans la capitale, mais les sites de biodiversité les plus intéressants en Ile-de-France se situent dans un arc nord-ouest-sud-est, et sur le plateau de la Brie. En revanche, il y a un travail de sensibilisation à mener à Paris, où vivent une grande partie des décideurs de ce pays. Il y a aussi énormément d'enfants, qu'il faut éduquer à travers l'école, ce qui n'est pas assez fait. W