« A Paris, il n’y a pas de grands boulevards qui portent un nom de femme, seulement des ruelles »

INTERVIEW Le dessinateur Alcatela a créé la carte du « Paris féminin » pour mettre en avant l’absence de représentation des femmes dans la capitale

Propos recueillis par Mathilde Desgranges
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La carte du « Paris féminin » réalisée par Alcatela_illustration
La carte du « Paris féminin » réalisée par Alcatela_illustration — © Alexis Carlier
  • Le dessinateur Alcatela s’est fait une certaine notoriété sur les réseaux sociaux avec ses cartes colorées au style « presque enfantin ».
  • A Paris, « seulement 12 % des rues portent des noms de femmes, tandis que 66 % portent le nom d’un homme ». Partant de ce constat, il a choisi d’illustrer l’invisibilisation des femmes dans l’espace public sur une carte.
  • Le dessinateur reverse 16,8 % de chaque vente à la Maison des femmes, un lieu de prise en charge des femmes victimes de violence ou en difficulté, situé à Saint-Denis.

Douze pourcents de rues portent un nom féminin à Paris, qu’est-ce que cela représente concrètement ? A partir de ce questionnement, Alexis Carlier aka  Alcatela a monté le projet de créer une carte qui illustre l’invisibilisation des femmes dans l’espace public parisien. Particulièrement engagé, le dessinateur versera 16,8 % de chaque vente à la  Maison des femmes, situé à Saint-Denis. Un pourcentage symbolique qui renvoie à l’  écart salarial entre les hommes et les femmes.

C'est quoi votre carte du « Paris féminin » ?

Aujourd’hui, à Paris, il n’y a que 12 % des rues qui portent des noms de femmes, contre 66 % portant un nom d’homme. J’ai dessiné ma carte pour dire : « Voilà à quoi ressemble concrètement un tel écart. » Je la vois vraiment comme une photographie de la place de la femme dans l’espace public en octobre 2021. On constate ce qui a été fait ces 300 dernières années. Cette carte nous permet de voir où on en est et ce qu’il reste à faire. Ce n’est pas un crime de dire qu’on peut revenir en arrière et réparer des inégalités. Avec ce projet, j’aimerais faire émerger le débat chez des gens qui ne sont pas sensibilisés à cette question et qui vont acheter la carte juste parce qu’ils apprécieront les couleurs.

Comment avez-vous eu l’idée de cette carte ?

En 2019, le collectif Nous Toutes a collé 140.000 fausses plaques affichant des noms de femmes dans les rues de Paris. Récemment, j’ai déménagé dans une rue où se trouve l’une de ces plaques. En passant devant avec mon coloc, on s’est dit que c’était un projet génial et on s’est demandé ce que cela représentait concrètement 12 % de rues avec un nom femme. A partir de ce moment, j’ai décidé de répertorier toutes ces rues, de manière artisanale et longue, pour les représenter sur une carte.

A quoi ressemble le « Paris féminin » ?

Ça n’a rien à voir avec une carte classique de Paris. Dans le « Paris féminin », il n’y a pas de grands boulevards, seulement des ruelles, des placettes, ou des passages. A l’époque où les grands boulevards ont été créés, il n’y avait pas de place pour les femmes dans l’espace public. Dans ce Paris, on ne peut traverser la Seine qu’à deux endroits, avec la passerelle Simone-Veil ou le pont Marie. Et la rive gauche est inaccessible en voiture. La taille des quartiers est très déséquilibrée : dans le 8e arrondissement, il y a seulement deux rues. Dans les 13e et 19e arrondissements, il y en a beaucoup plus. Il faut dire qu’on trouve surtout des noms féminins dans les rues créées plus récemment. Et puis, dans ce Paris intramuros féminin, il n’y a qu’une seule station de métro,   la station Simone-Veil [les stations Barbès-Rochechouart, Boucicaut ou Chardon-Lagache font référence au nom d’une femme et d’un homme]. Il y en a désormais la  station Joséphine-Baker à Gaîté.

Constatez-vous une évolution dans la représentativité des femmes ?

Oui, je ne fais pas cette carte pour rejeter la faute sur la Ville de Paris. Au contraire, ces cinq dernières années, le nombre de rues avec des noms de femmes a doublé, c’est considérable. La ville fait beaucoup d’efforts pour en mettre de plus en plus, c’est presque devenu systématique. Il faut quand même se garder de tomber dans le pinkwashing. Je voudrais que mon projet suive cette évolution. Déjà, les gens qui connaissent mon travail m’informent quand ils apprennent la création de nouveaux noms de rues. Je vais les intégrer petit à petit. J’aimerais que cela devienne un travail interactif.