Halloween : Les multiples infanticides de Jeanne Weber, « l'ogresse de la Goutte d'Or»

MONSTRES DE NOS VILLES (1/10) À l’occasion d’Halloween, « 20 Minutes » vous fait découvrir des tueurs ou des tueuses en série, des brûleurs de pied ou des ogresses qui ont sévi dans nos régions il ya plus d'un siècle

Caroline Politi
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Jeanne Weber dans Le Petit Journal, supplément du dimanche, 12 mai 1907
Jeanne Weber dans Le Petit Journal, supplément du dimanche, 12 mai 1907 — RetroNews-BnF
  • A 20 Minutes, on aime raconter des histoires qui font peur au coin du feu. Pour Halloween, on vous raconte les « Monstres de nos villes ». Tueur de bergères, étrangleuse d’enfants, dépeceur de veuves, etc., ils ont jeté l’effroi de Toulouse à Lille et partout en France.
  • Dans le courant de l’année 1905, plusieurs enfants de l’entourage de Jeanne Weber décèdent dans d’étranges circonstances. A chaque fois, le médecin estime qu’il s’agit d’une mort naturelle, mais la répétition des affaires intrigues.
  • En 1906, au terme d’un procès retentissant, elle sera acquittée. Mais deux ans plus tard, les morts inexpliquées reprennent.

Le 29 janvier 1906, l’île de la Cité, en plein cœur de Paris, est en ébullition. Celle que toute la presse surnomme depuis plusieurs mois déjà « l’Ogresse de la Goutte d’Or » ou « l’étrangleuse de Montmartre » – Jeanne Weber de son vrai nom – s’apprête à être jugée pour une série de meurtres d’enfants, dont son propre fils et trois nièces. Autour des grilles du palais de justice, des centaines de personnes ont fait le déplacement, des femmes principalement, raconte la presse de l’époque, pour demander sa mise à mort. Mais lorsqu’elle apparaît, c’est l’étonnement, elle ne ressemble pas au « monstre » que l’on décrit. C’est « une jeune femme de 30 ans, à la figure placide, au regard vague et indifférent, ne reflétant qu’une conscience sereine », note le reporter du Petit Journal, au premier jour de l’audience.

Depuis huit mois déjà, l’affaire fait régulièrement la Une des grands quotidiens de l’époque. Tout commence le 6 avril 1905 lorsque le chef du service pédiatrique de l’hôpital Bretonneau donne l’alerte : la veille, une femme lui a emmené en urgence son fils, Maurice, alors âgé d’un an, en train de s’étouffer. L’enfant en réchappe mais le médecin est formel : il porte au niveau du cou une trace très nette de strangulation. Surtout, la mère de la jeune victime lui a fait une drôle de confidence. Le drame s’est produit alors qu’elle avait confié son fils à sa belle-sœur, Jeanne Weber, le temps de faire quelques courses. Or, en l’espace d’un mois, trois autres enfants de son entourage sont décédés sous la garde de cette femme.

« Congestion du cœur »

Le 2 mars 1905, Jeanne Weber gardait la petite Georgette, 18 mois, lorsque celle-ci meurt subitement. « Un médecin du quartier attribua cet étrange décès à une congestion du cœur », précise un article du Petit Parisien, en date du 10 avril 1905. Huit jours plus tard, la sœur aînée de Georgette, Suzanne « subit le même sort que sa sœur et à nouveau le médecin affirma qu’elle était morte d’une congestion du cœur ». Fin mars, c’est une autre nièce, âgée de 7 mois, qui succombe alors qu’elle était confiée à Jeanne Weber. « On constata bien que la petite fille portait à la gorge des traces suspectes mais comme elle avait été atteinte d’une broncho-pneumonie, ce fut ce diagnostic qui fut accepté », poursuit le journaliste.

« Il faut se remettre dans le contexte de l’époque, précise la psycho-criminologue, Michèle Agrapart-Delmas, auteure de Femmes fatales, les criminelles approchées par un expert. A l’époque, l’enfant n’était pas considéré comme aujourd’hui, il y avait beaucoup moins d’émotion autour de la mort d’un enfant, notamment à cause de la mortalité infantile très élevée. »

Dans cette affaire, c’est le nombre de victimes qui choque l’opinion. Mi-avril, Le Voltaire rapporte que le fils d’une voisine de Jeanne Weber est mort dans des conditions mystérieuses « après que celui-ci eut été gardé par l’inculpée ». Quid également des enfants de la suspecte ? Tous trois sont morts, deux en bas âge, le dernier, à l’âge de 7 ans, quelques semaines avant qu’éclate l’affaire. Officiellement, il est mort d’une « méningite foudroyante », mais les autorités en doutent et Jeanne Weber est également renvoyée pour ce meurtre.

Erreur judiciaire ?

C’est donc dans ce contexte de tension extrême que s’ouvre le procès. Pourtant rapidement, l’affaire se dégonfle tant l’enquête a été bâclée. Le 1er février 1906, l’avocat général lui-même demande au jury l’acquittement de Jeanne Weber, faute de preuves. D’ « ogresse », Jeanne Weber devient « martyre », « traînée devant les assises, sur de simples racontars et d’absurdes suppositions », insiste dans ses colonnes La République Française quelques jours après son acquittement. Et le journaliste d’insister : « La science estime qu’il est très naturel de voir plusieurs enfants de la même famille mourir de façon semblable, tout bonnement parce que ces enfants ont tous la même tare ».

On pense alors l’affaire terminée. Elle rebondit deux ans plus tard dans l’Indre. Embauché en 1907 sous un faux nom pour s’occuper des trois enfants d’un agriculteur, le plus jeune meurt dans des conditions mystérieuses quelques mois après son arrivée. Rapidement démasquée, elle est finalement blanchie, faute de preuves. L’année suivante, Jeanne Weber réapparaît à Commercy, dans la Meuse. Elle vit alors avec son nouveau compagnon dans un petit hôtel. Quelques jours à peine après leur arrivée, elle est surprise au-dessus du lit du fils des hôteliers, l’enfant est mort étranglé. « Il n’est plus guère possible de croire qu’elle fut la victime d’une épouvantable fatalité, et que la mort de tant d’enfants, survenue pendant qu’ils étaient entre ses bras ou qu’ils jouaient près d’elle, ne fut due qu’à un effroyable concours de circonstances », estime le Mémorial de la Loire.

Malgré tout, Jeanne Weber ne sera jamais condamnée pour les crimes qui lui sont imputés. En 1908, elle est déclarée « folle » et internée dans un asile. « A l’époque, les femmes criminelles étaient presque systématiquement considérées comme malade, poursuit Michèle Agrapart-Delmas. Comme si une femme ne pouvait pas volontairement faire du mal. Ce regard a évolué, mais il reste toujours ce fond de pensée selon lequel une femme qui commet un crime a ses raisons, qu’il n’y a pas de violence gratuite. » Elle mourra dix ans plus tard sans jamais avoir avoué ses crimes.