Hommage à Samuel Paty : Un an après, les habitants de Conflans-Sainte-Honorine espèrent tourner la page

REPORTAGE Un an après la mort de l’enseignant d’histoire-géographie Samuel Paty, un hommage lui sera rendu vendredi au collège du Bois d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine (Les Yvelines)

Romarik Le Dourneuf
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Hommage à Samuel Paty: Un an après sa mort, des élèves lui ont rendu hommage partout en France — 20 Minutes
  • Un hommage sera rendu vendredi à Samuel Paty, professeur au collège du Bois d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine, un an après son assassinat.
  • Le sujet est peu évoqué dans la ville des Yvelines selon ses habitants, mais le drame reste très présent dans tous les esprits, des élèves aux riverains.
  • Les Conflanais espèrent retrouver un peu de quiétude après les hommages qui seront rendus pour le premier anniversaire du drame.

C’était il y a un an déjà. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, était assassiné à la sortie de son collège du Bois d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine, dans les Yvelines. De nombreux hommages vont lui être rendus en cette fin de semaine, un peu partout en France. La commémoration la plus attendue est celle qui aura lieu vendredi au collège du Bois d’Aulne.

Un drame éprouvant depuis un an

A quelques jours de l’anniversaire du drame, les habitants de cette commune de 35.000 habitants au nord-ouest de Paris, voient les sujets sur leur ville défiler dans les médias au même rythme que les journalistes dans leurs rues. « C’est une célébrité dont on se serait bien passé », soupire Chantal*, employée dans une boulangerie de Conflans-Sainte-Honorine.

Derrière son comptoir, elle décrit l’ambiance qui règne dans la ville comme « pesante » : « Les gens n’en parlent pas tant que ça, mais c’est omniprésent. Ça revient toujours par des allusions, des non-dits, on tourne autour, mais c’est là. » Pendant qu’elle commente l’actualité, quelques clients abondent, ils sont fatigués de revivre ce drame depuis un an.

« La plaie n’est pas refermée »

Franck, riverain du collège, confirme l’irritation que provoque l’évocation répétée des événements aux « infos » : « C’est un truc qu’on n’aurait pas imaginé arriver ici. A Paris, ou dans des villes à côté, peut-être mais pas ici. Ça fait ch… qu’on parle de "Conflans" pour ça. » Derrière ses lunettes, il semble hésiter à dire une vérité, avant de tout lâcher : « La plaie n’est pas refermée, c’est pour ça que les gens n’ont pas envie de parler. »

Aux alentours du collège, l’ambiance se tend légèrement à l’arrivée d’une caméra de télévision. Une femme âgée la scrute en passant : « C’est déjà pas assez tragique comme ça qu’il faut ressasser. » Au même moment, un employé du collège, sort tranquillement par la grille qui a été installée depuis l’attaque et demande à la poignée de journalistes présents de s’éloigner un peu, au moins jusque sous les arbres situés à quelques mètres et qui délimitent la petite place « dépose-minute » devant l’entrée du collège, en donnant quelques recommandations : « Ce serait bien de ne pas prendre en photo les enfants et de ne pas leur demander leurs prénoms. » Fataliste, il sait qu’il ne pourra pas empêcher tout ce qui se trame autour de l’établissement mais confie que tout le monde aspire à un peu de tranquillité.

L’anniversaire replonge les Conflanais dans le drame

A quelques mètres, sur une place de parking, Fabienne* appuyée sur sa voiture, attend son fils, élève en 4e, et approuve ce qu’elle vient d’entendre : « Les hommages, c’est nécessaire et c’est très bien. Mais c’est vrai qu’on aimerait parfois se “débarrasser” de cette histoire. » Elle confie que les commémorations ramènent son fils à une période très difficile. Après des mois de sommeil agité, il avait réussi à s’apaiser durant l’été. Même la rentrée ne l’avait pas plus perturbé que ça. « Mais depuis quelques jours, ça parle beaucoup. A l’école, à la télé, entre copains… Il a recommencé à cauchemarder. » Les cauchemars, Julie* aussi les a connus, à travers sa fille qu’elle vient de déposer sur le parking de l’école. Elle aussi était présente au collège le jour où Samuel Paty a été décapité : « Elle a souvent peur de venir. Elle ne se sent plus en sécurité. On lui a proposé de changer d’école cette année, pour, peut-être, lui changer les idées. Mais ses copines sont ici donc elle a refusé. C’est peut-être mieux ainsi. Mais ça veut dire qu’il faut affronter tout ça. »

A l’heure de la pause déjeuner, l’entrée du collège s’anime. Quelques enfants sortent pour aller manger, d’autres arrivent en longeant le grillage qui borde un terrain de sport à quelques dizaines de mètres du collège. Une voiture de police passe régulièrement devant l’établissement avant de se garer et surveiller la sortie des classes. Youssef*, sac à dos bien vissé sur les épaules, s’approche tranquillement. Élève en 3e, il était au collège au moment des faits : « On ne parle pas trop de ça entre nous. Sauf quand on a vu l’école à la télé le soir. » Gêné, il avoue que le sujet est un peu tabou entre les élèves. Quand quelqu’un évoque le drame, il peut vite être repris par un camarade d’un « on parle d’autre chose ! ». « On ne discute pas trop de ce qui est arrivé à Monsieur Paty, plein d’élèves l’aimaient bien, mais ça rend triste de discuter de ça. On préfère parler de son hommage, il paraît qu’il va y avoir des ministres et des préfets (sic). »

« On ne pourra jamais l’oublier »

Katie*, , également en 3e, non plus n’aborde pas le sujet, ou pas d’elle-même. Mais elle y est parfois contrainte « quand une copine pleure ». Cela ne l’empêche pas d’y penser souvent quand elle vient au collège, et d’avoir peur : « Il y a plein de choses qui nous le rappellent. Des fois, on voit quelqu’un qui attend devant le collège et on se demande qui c’est. Pourquoi il est là. Parfois ça vient des professeurs. On voit bien que certains sont encore choqués. » Christophe, élève en 3e refuse aussi de parler du drame, sauf pour évoquer ceux qui ont désigné le professeur à son assassin : « Il y en a qu’on connaît. On se demande ce qu’il va leur arriver à l’avenir. Ça va les marquer à vie. » Aujourd’hui, cinq anciens collégiens sont mis en examen pour complicité et seront renvoyés devant la Cour d’assises des mineurs et encourent vingt ans de réclusion criminelle.

L’assassinat de Samuel Paty restera gravé dans la mémoire de tous ceux qui ont vécu le drame de près ou de loin via le collège, mais les parents interrogés espèrent pouvoir « passer à autre chose » le plus rapidement possible pour leurs enfants. « C’est un drame, il faut s’en souvenir et que ça serve à l’avenir pour en éviter d’autres. Mais on aimerait apaiser nos enfants maintenant », explique Assa qui vient chercher sa fille à l’école maternelle dans la même rue. C’est la raison pour laquelle elle s’oppose à l’idée, proposée par le département des Yvelines, de renommer le collège au nom du professeur : « C’est trop récent. Ce serait vraiment sinistre pour les élèves qui ont vécu le drame. C’est comme une statue, ce serait glauque. L’idée est bonne, mais pas maintenant. Tout le monde doit se reconstruire. Attendons quelques années. De toute façon, on ne pourra jamais l’oublier. »

* Les prénoms ont été modifiés