Grigny : « Il y a un paradoxe entre être le "meilleur maire du monde" et avoir la ville la plus difficile », assume Phillipe Rio

INTERVIEW Philippe Rio vient d’être élu « meilleur maire du monde ». Une belle reconnaissance pour cette ville de l’Essonne. « Le débat présidentiel se fera avec les banlieues », ambitionne le maire de Grigny

Propos recueillis par Léa Ménard
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Philippe Rio, maire PCF de Grigny en 2015.
Philippe Rio, maire PCF de Grigny en 2015. — John Leicester/AP/SIPA
  • Le maire de Grigny Philippe Rio vient d’être élu « meilleur maire du monde ».
  • Mis en lumière par ce titre décerné par la City Mayors Foundation, l’élu PCF souhaite peser dans le débat présidentiel en exprimant la voix des territoires « oubliés » de la République.
  • Il espère également faire de sa ville « un laboratoire de la lutte contre la pauvreté ».

Vous ne connaissez pas son nom, mais pourtant l’édile francilien est un champion. Le maire de Grigny, une cité ouvrière de l’Essonne vient de décrocher le titre de « meilleur maire du monde ». Il a été élu à égalité avec Ahmed Aboutaleb, son homologue de Rotterdam, aux Pays-Bas, par  la City Mayors Foundation. Son jury a reconnu sa vision « positive mais pragmatique dans son combat contre la pauvreté et l’exclusion sociale ».

Philippe Rio revient pour 20 Minutes sur cette récompense étonnante. Le maire de la ville reconnue comme la plus pauvre de France, selon un rapport récent de l’Observatoire des inégalités, souhaite mettre en valeur l’action de son équipe municipale et la combativité de ses concitoyens.

Que représente ce prix pour vous en tant que maire ?

Ma première réaction, au-delà de la surprise du prix, c’est que j’ai pensé aux habitants. On a plutôt une image négative, voire on subit de la maltraitance médiatique… C’est-à-dire qu’on vient nous voir que lorsqu’il y a des problèmes. Or là, on vient nous voir [aussi] parce que nous sommes combatifs et que l’on cherche des solutions pour la dignité humaine, ce qui est le cœur de notre engagement.

Dans le contexte actuel, une nouvelle année de lutte contre le Covid, ce prix a-t-il une signification particulière ?

Oui, au-delà de la satisfaction personnelle… Je ne considère pas qu’un maire c’est un superhéros. Je suis le « meilleur maire du monde », parce que j’ai la meilleure équipe du monde. La politique, en fait, ce n’est pas un sport individuel, c’est un sport collectif.

Il y a des associations qui font des choses remarquables, des agents communaux également. Je me suis remémoré tout de suite [au moment de l’annonce du prix] des personnes, des rencontres, des mobilisations citoyennes et du service public pour faire face au Covid. Il y a eu un coup d’accélérateur sur la pauvreté pendant le premier confinement. Et donc, je me rappelle de tous ces moments de solidarité, d’engagement. On apportait 500 colis alimentaires par jour. La crise alimentaire dans les territoires de banlieues a été terrible et très rapide. Il y a une solidarité qui s’est mise en mouvement, avec, par exemple, la distribution de 133.000 masques. On a fait notre job, on s’est inspiré de ce qui se faisait ailleurs. Ça réveille tout ça, ce prix-là. On est une petite ville en France, mais on sait être solidaires et réactifs.

Qu’est-ce que cela représente pour Grigny, dont l’étiquette de la ville la plus pauvre de France colle à la peau ?

Il y a un paradoxe entre être le « meilleur maire du monde » et à l’inverse [avoir] la ville la plus difficile et compliquée. Effectivement, pendant 15 ans on a été en déficit budgétaire. Une récente étude montre qu’il y a 50 % des gens qui vivent sous le seuil de pauvreté. Au début, on s’est gratté la tête, on s’est dit mais c’est quoi ce délire ! Et puis en fait, l’axe du prix c’est de récompenser celles et ceux qui luttent contre les conséquences sanitaires, mais aussi sociales du Covid, donc oui ça, c’est notre chemin. Nous, on veut lutter contre la pauvreté et nous souhaitons une meilleure éducation pour les enfants. C’est le cœur de notre politique municipale.

Comment percevez-vous l’intérêt médiatique autour de ce prix ?

C’est une reconnaissance évidemment ! C’est bien ce qui se passe, parce qu’on se dit qu’on est fiers d’être Grignois. C’est une première, ça vient de l’international et on a eu une couverture médiatique plutôt sympa. Nous sommes reconnus : « Oui, vous êtes peut-être pauvres, mais vous luttez pour sortir de la pauvreté. » Eh bien ça résonne chez les habitants de Grigny. On va en profiter. Après le quotidien il est dur. La vie, elle ne va pas changer du jour au lendemain. On en est tous conscients. Mais il y a une lucarne médiatique, on va la prendre. Je crois qu’on a gagné en respect, ce qui est important pour les gens. C’est ce que j’en retiens. Parce qu’on est des territoires oubliés, on souffre de maltraitances, on est souvent le bouc émissaire de la République, ces territoires de banlieues. Quand est-ce qu’on parle de bien en nous ? Jamais !

Vous souhaitez que Grigny « soit un laboratoire national pour lutter contre la pauvreté », qu’est-ce que cela veut dire concrètement ?

Nous sommes un laboratoire de la lutte contre la pauvreté, nous l’affirmons depuis le 18 décembre dernier lorsque nous avons remis nos 21 solutions auprès de Madame la ministre de la Ville. Je l’affirme : Oui on a de la pauvreté. Oui, on a une maladie. Il faut la combattre. Je n’ai pas honte de le dire. Il y a des choses qui se font déjà, comme les petits-déjeuners dans les écoles. On a réussi enfin après deux ans, à se faire financer un échographe, donc on a des gynécologues qui vont venir à Grigny, ça a commencé… Il n’y avait pas de gynécologue. Notre plan de la pauvreté il est très pratiquo-pratique.

Dans le levier de cette récompense, on profite de cette lucarne qui nous est offerte pour dire, voilà le débat présidentiel il se fera avec les banlieues. Et plus largement les territoires fragiles. On ne peut pas laisser à l’abandon 15 millions de nos concitoyens de banlieues, des DOM-TOM, des territoires ruraux et des bassins de reconversion… Notre pays est aujourd’hui fragilisé socialement donc dans le débat présidentiel on doit parler de cette question. Et nous, on fera des propositions.