Paris expérimente la colocation pour seniors LGBT+

GREY PRIDE Pour entrer dans cette colocation, il y a un prérequis avoir minimum 50 ans, une période probatoire et également une charte à respecter

Aude Lorriaux
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Au premier plan: Luc, Jérôme et Franck dans la cour de leur immeuble, pour l'inauguration de leur colocation pour séniors LGBT+, à Paris, le 24 juin 2021.
Au premier plan: Luc, Jérôme et Franck dans la cour de leur immeuble, pour l'inauguration de leur colocation pour séniors LGBT+, à Paris, le 24 juin 2021. — Aude Lorriaux / 20 Minutes
  • Une colocation pour seniors LGBT+ a été inaugurée jeudi 24 juin, dans le 9e arrondissement à Paris.
  • Le lieu offre un refuge pour les personnes LGBT+ vieillissantes, qui se retrouvent souvent sans famille et peuvent ainsi miser sur des liens sociaux pour leurs vieux jours.
  • « La logique n’est pas d’en faire des ghettos mais des lieux où les gens ont envie de vivre ensemble », résume Francis Carrier, de Grey Pride, qui distingue « appartement affinitaire » et « appartement communautaire ».
     

C’est une expérimentation qui pourrait bien faire des émules. A Paris, dans le 9e arrondissement, une colocation pour seniors LGBT+ a élu domicile, une première du genre. Géré par la Régie immobilière de la ville de Paris (RIVP) , les associations Grey Pride et Basiliade, l’objectif est de pallier la solitude des personnes âgées LGBT, qui n’ont souvent pas ou peu de famille et sont plus isolées encore que leurs homologues hétérosexuelles du même âge.

Dans la petite cour pleine de plantes vertes de cet immeuble ancien, une flopée de personnalités s’est invitée pour l’inauguration du lieu. On retrouve entre autres Delphine Burkli, maire du 9e, Véronique Levieux, adjointe en charge des seniors et bien sûr Jean-Luc Romero, adjoint à la maire de Paris chargé de la lutte contre les discriminations, qui est de tous les combats LGBT depuis plus de 40 ans.

Pas de « retour au placard »

« Je ne sais pas si je vais me proposer, mais je coche toutes les cases : je suis un vieux gay séropo et je n’ai plus de famille », fait remarquer Jean-Luc Romero, qui a perdu en 2018 son mari Christophe Michel. « Quand on est LGBT on a souvent construit sa famille. Avoir en solution de n’être qu’en Ehpad, c’est un retour au placard. Car être homo il y a 50 ans, ce n’était pas comme aujourd’hui », complète l’élu. En face, Luc, 76 ans, Franck, 51 ans, Jérôme, 50 ans, et Daniel, 59 ans, acquiescent, avant de faire entrer tout ce beau monde dans leur intimité.

L'un des habitants de la colocation pour seniors LGBT en dialogue avec Delphine Burkli, maire du 9e arrondissement.
L'un des habitants de la colocation pour seniors LGBT en dialogue avec Delphine Burkli, maire du 9e arrondissement. - Aude Lorriaux / 20 Minutes

L’appartement est grand, forcément, pour y loger cinq personnes. « C’est exceptionnel car des F6 ou F7 il n’y en a pas beaucoup dans le 9e », explique Delphine Burkli. A l’entrée, un tableau noir indique les tâches de ménage et différentes infos utiles.

Casting et charte de vie collective

Pour y entrer, il faut avoir 50 ans minimum. Les candidats, qui ont passé une sorte d’entretien d’embauche au préalable, sont soumis à une période probatoire de deux mois, pour éviter les erreurs de casting. Chaque colocataire paie un loyer unitaire à Basiliade, qui prend le relais quand l’un d’entre eux fait défection.

Ensuite, la vie s’organise. « On a listé les tâches ménagères et mis en place une charte », explique Jérôme. Les colocataires ont interdiction de recevoir des inconnus via Grindr, et obligation d’informer qui est invité.

« Je suis à un moment charnière de ma vie »

Les visiteurs et visiteuses officielles mettent un nez dans chaque chambre, attrapent des petits fours au passage. « D’habitude on enlève ses chaussures mais exceptionnellement non ! », plaisante Jérôme. Une chambre sert de salle d’interview, tandis que dans la cuisine traînent encore les petits pots et victuailles qui ont servi à préparer les toasts qui accueillent les convives.

On s’approche de la chambre de Daniel, où un petit lit fait au carré jouxte un petit bureau en bois. L’homme est à l’image de la chambre : discret. Il est enseignant et collaborateur d’un inspecteur de l’Education nationale. « Je suis à un moment charnière de ma vie, nous explique-t-il. Je ne me vois pas vivre seul. Je n’ai pas de lien avec ma famille. »

« Appartement affinitaire » vs « appartement communautaire »

Celui qui se définit comme un « gay vieillissant » n’était pas forcément parti pour habiter là, mais à force de passer en visiteur sur les lieux, il a mûri son projet, qui correspond à son appétit d’expériences collectives : « Se rapprocher de l’autre permet de savoir qui on est, on y trouve son compte, on apprend sur soi. Et pour moi, cette colocation, c’est participer à la mise en place de quelque chose. »

Daniel, qui est arrivé en mars, reconnaît qu’il peut y avoir des moments difficiles, comme dans toute colocation, mais il reste très attaché au concept : « On a le sentiment de faire partie d’une famille ». Pour Francis Carrier, de Grey Pride, un collectif d’associations qui lutte contre l’isolement des personnes LGBT âgées, c’est toute la différence entre un « appartement affinitaire » et un « appartement communautaire ». Ici le lieu vit, il est traversé de multiples personnalités, mais il « ressemble à ceux qui y vivent ».

« La logique n’est pas d’en faire des ghettos mais des lieux où les gens ont envie de vivre ensemble », résume ce militant au double combat, âgisme et homophobie. Luc, Franck, Jérôme et Daniel cherchent depuis mars un cinquième larron. Avis à la population ?