Coronavirus à Paris : Trente artistes se mobilisent pour sauver leurs ateliers déjantés

REPORTAGE Au 59 Rivoli, 30 artistes travaillent dans leurs ateliers ouverts au public depuis une vingtaine d’années. En raison des confinements, les finances de ce squat artistique ont souffert et l’association a lancé un appel aux dons

Marion Douzet

— 

Paris : les artistes du 59 Rivoli lancent un appel aux dons pour sauver le 59 Rivoli, un lieu hétéroclite unique et menacé par la crise du Covid — 20 Minutes
  • Le 59 Rivoli était à l'origine un squat d'artistes qui a été régularisé et accueille aujourd'hui trente artistes résidents venus du monde entier. L'accès à ce lieu est historiquement gratuit au public.
  • À l'issue du confinement, le 59 Rivoli se trouve dans une situation financière délicate, ayant dû fermé ses portes au public pendant dix mois au total.
  • L'association du 59 Rivoli a donc lancé un appel aux dons pour la première fois en vingt ans d'existance, afin de sauver ce lieu unique à Paris et haut en couleur.

« C’est un peu comme nager en apnée, et tout d’un coup tu remontes à la surface, et tu respires enfin. » C’est avec ces mots que le plasticien Francesco Bouhbal décrit la réouverture de la résidence d’artistes du 59 Rivoli à Paris, le 19 mai dernier, après dix mois de fermeture. Toutefois, en s’appuyant sur les chiffres de l’année 2019, Pierrick Feytou, chargé de projet, estime la perte associée à environ 30.000 euros au total pour l’association. C’est pourquoi un appel aux dons est organisé, depuis le 8 mai et jusqu’au 20 juin, sur le site Hello Asso. À l’heure actuelle, la campagne a réuni plus de 11.000 euros de dons.

À deux pas de Châtelet-Les Halles, au milieu des enseignes de fast fashion, la façade du 59 Rivoli détonne par ses installations en relief, hautes en couleur. Au milieu des tubes en plastique et affiches flashy, on peut lire noir sur blanc le message « Sauvons le 59, appel aux dons ». À l’entrée, une boîte en bois jaune fluo invite aux donations. Puis on grimpe l’escalier emblématique du lieu, avec ses fresques fraîchement repeintes. Sur cinq étages, les visiteurs empliront leurs poumons des odeurs de solvants de peinture et de nourriture réchauffée au micro-ondes, et leurs oreilles de musique latino ou de rock britannique. Ils navigueront entre les établis, les pots de pinceaux, les chevalets et les tasses de café abandonnées.

Un espace vivant dédié à la création, unique à Paris

Aruna, étudiante en orthophonie, n’en est pas à sa première venue : « J’aime l’ambiance ici. Quand j’ai des amis qui viennent à Paris, je leur fais découvrir. » Son amie Johana visite le 59 Rivoli pour la première fois : « Pour moi c’est un monument. Il y a une histoire ici, avec une diversité incroyable. Je trouve ça triste de me dire que cela pourrait fermer. »

Vic Oh et Francesco Bouhbal, artistes permanents au 59 Rivoli
Vic Oh et Francesco Bouhbal, artistes permanents au 59 Rivoli - Marion Douzet / 20 Minutes

En 1999, les artistes ont forcé l’entrée de cet immeuble abandonné appartenant au Crédit Lyonnais, alors en faillite, et ont transformé les lieux en squat. « On ne savait pas si les CRS allaient venir ou pas… Chaque jour de plus était un jour gagné pour la création, pour peindre… On ne savait pas ce qui se passerait le lendemain, on avait cet état d’esprit "it’s now or never", » se souvient Francesco Bouhbal, peintre âgé de 51 ans, parmi les premiers. En 2009, la mairie rachète l’immeuble et autorise les artistes à s’y installer définitivement, après des démêlés avec la justice et des années de travaux.

« L’art ne tombe pas du ciel »

« Souvent, les visiteurs pensent que l’on bénéficie de nombreuses subventions, mais pas du tout. Au contraire, ce sont les artistes qui paient pour installer leur atelier ici, » explique Francesco Bouhbal. Cette résidence d’artistes est financée à 60 % par trente artistes de la maison, qui payent chacun 150 euros par mois, et à 10 % par le mécénat. Cela laisse 30 % des frais qui dépendent des dons du public. L’accès au 59 Rivoli a toujours été gratuit, les donations sont donc totalement libres. « Sans le public, on n’a aucun revenu extérieur. Même si c’est facultatif, le public donne, et nous aide à survivre depuis des années, » ajoute Vic Oh, une artiste de 31 ans, qui crée au 59 Rivoli depuis cinq ans. La mairie pratique d’ordinaire un loyer bas pour que le lieu subsiste, et a également exonéré le 59 Rivoli de ces frais durant six mois, jusqu’en décembre 2020. Malgré cela, les dix mois de fermeture causés par l’épidémie du coronavirus ont laissé un trou dans la trésorerie de l’association.

Aline Rousseaux, artiste au 59 Rivoli depuis février 2021
Aline Rousseaux, artiste au 59 Rivoli depuis février 2021 - Marion Douzet / 20 Minutes

« Certaines personnes n’osent pas entrer dans un musée mais viennent ici volontiers. On a toujours voulu que ce soit un lieu ouvert et gratuit, » rappelle Francesco Bouhbal. Pour sa consœur Vic Oh, « cette maison donne une place à chacun, » quels que soient sa nationalité, son univers ou sa technique. C’est pourquoi les artistes ont continué de venir créer sur place lors de la fermeture. « On est venu quand même car c’est notre raison de vivre, » déclare Francesco Bouhbal. « Pendant cette période on s’est au moins retrouvés entre artistes. On a gardé ce lien social. C’était la première fois qu’on était tout seuls dans ce bâtiment énorme. La dynamique a changé pendant la fermeture mais restait très positive. On avait une certaine liberté ici, une ébullition créative. C’était quand même des beaux mois. Mais ce n’est pas le but du 59 Rivoli. Le but est l’interaction avec le public, » précise Vic Oh.

Le 59 Rivoli suscite l’inspiration, et attire des artistes de partout. Originaire de Bordeaux, Aline Rousseaux visite le 59 Rivoli en septembre dernier et candidate immédiatement à la résidence. Sa licence d’arts plastiques en poche, elle est choisie et quitte son master sans hésiter. Installée au 59 Rivoli depuis février, elle a connu le lieu fermé et a noué des liens avec les autres artistes, avant de le découvrir sous un autre jour avec le retour du public en mai : « Se rendre compte qu’on peut toucher autant les gens, c’est fou. » Les visiteurs lui permettent d’avoir un regard neuf sur son travail et de progresser. La singularité du 59 Rivoli est de laisser les visiteurs découvrir les coulisses de l’art, comme le rappelle Aline Rousseaux : « C’est intéressant pour eux de voir qu’une œuvre se construit, que c’est un travail. La toile finie n’arrive pas comme par magie sur le mur d’une exposition. »