A Romainville, l’artiste Lila Neutre questionne les habitants sur les masculinités

REPORTAGE L’artiste Lila Neutre, en résidence à la fondation Fiminco de Romainville (Seine-Saint-Denis), a invité des hommes du quartier à participer à des ateliers ludiques qui bousculent les normes de genre

Aude Lorriaux

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Djemes, participant aux ateliers de l'artiste Lila Neutre, à la fondation Fiminco, à Romainville.
Djemes, participant aux ateliers de l'artiste Lila Neutre, à la fondation Fiminco, à Romainville. — Aude Lorriaux
  • L’artiste Lila Neutre organise des ateliers sur les masculinités en Seine-Saint-Denis, à la Ffondation Fiminco de Romainville.
  • Les ateliers ont la forme de jeux ou de performances ludiques, qui révèlent en creux la vision qu'ont les habitants de leur masculinité ou de leurs privilèges d’hommes.
  • Le « Pink project » propose, lui, aux participants âgés de 13 et 62 ans de faire eux-mêmes leur autoportrait « en posant comme un homme ». Le résultat sera présenté lors d’une exposition en juin, à la fondation Fiminco.

« Si demain je devais être une femme, je quitterais la France. Et j’aurais beaucoup de tatouages et de piercing. J’aurais des piercings que je trouverais plus beaux en tant que femme. Je serais très grande. Je n’aurais pas le même métier : l’informatique, c’est un métier où il n’y a que des hommes. Je vivrais sûrement seule, c’est plus facile. Et peut-être que je ne serais pas si différente que cela. Peut-être que seule ma vision du monde changerait, parce que la société est très différente avec les femmes. »

Ces mots sont de Djemes, 24 ans, l’un des participants des ateliers sur les masculinités en Seine-Saint-Denis, organisés par l’artiste Lila Neutre à la fondation Fiminco​, à Romainville. Sur le site des anciennes usines Sanofi ont élu domicile 16 artistes en résidence, dont cette femme dynamique de 31 ans, bien décidée à dialoguer avec les habitants du quartier. Les ateliers ont la forme de jeux ou de performances ludiques, qui révèlent en creux leur vision de la masculinité, ou comme ici, pour cet exercice où il s’agissait de répondre à la question « Tu serais comment si t’étais une femme ? », leurs privilèges d’hommes.

L'artiste Lila Neutre présente son travail, encore en réflexion.
L'artiste Lila Neutre présente son travail, encore en réflexion. - Aude Lorriaux

« Je vois rarement des hommes dans le 93 porter du rose »

En tout quatre séquences, faites d’images ou de mots, de papier ou de photos. Comme le « Pink project » (projet rose), un exercice où les participants font eux-mêmes leur autoportrait « en posant comme un homme ». Lila Neutre leur propose de se faire photographier sur un fond rose, dont ils peuvent changer la couleur. « Je leur donne un déclencheur souple et ils peuvent avoir un miroir. Je ne découvre l’image qu’une fois le négatif développé », explique l’artiste.

Lila Neutre s’éclipse de la pièce, où l’on reste seule avec Djemes, qui a choisi un fond rouge, pas par « rejet de la couleur rose », mais parce que le rouge est simplement « sa couleur préférée ». Le voilà qui fixe la chambre photographique argentique avec détermination et appuie sur la gâchette. Plus tard, il expliquera que sa réaction ou celles des participants aurait pu être différente si on leur avait demandé de porter des vêtements roses : « Je vois rarement des hommes dans le 93 porter du rose », s’empresse-t-il de dire.

Autoportrait en homme de Djemes.
Autoportrait en homme de Djemes. - Aude Lorriaux

Des adjectifs pour qualifier un homme

Pour recruter ces hommes, Lila Neutre a édité une série d’affiches et des invitations qu’elle a déposées dans les boîtes aux lettres du quartier, dans un rayon de deux kilomètres autour de la fondation. Les 48 participants sont venus grâce aux affiches, qui stipulaient simplement : « Photographe cherche modèle homme », avec un numéro de téléphone et un email. Leur profil ? Entre 13 et 62 ans, mais l’artiste a vu arriver beaucoup de jeunes autour d’une vingtaine d’années. Elle estime qu’une moitié est originaire de classes populaires voisines de la fondation.

Les affiches de recrutement de l'artiste Lila Neutre, à la fondation Fiminco.
Les affiches de recrutement de l'artiste Lila Neutre, à la fondation Fiminco. - Aude Lorriaux

L’un des exercices, que l’artiste a intitulé « MD10 », permet de se rendre compte de ce que ces participants mettent sous le vocable « homme ». Lila Neutre leur demande de donner le maximum d’adjectifs pour qualifier ce qu’est un homme en moins de dix secondes. « Le numéro un sans grande surprise c’est "fort" », dit-elle. On retrouve aussi beaucoup « intelligent », qu’a cité aussi Djemes, ou encore « gentil », « drôle », « beau »… mais aussi « bête », « moche », faible », des contraires.

Les adjectifs employés par les participants aux ateliers de l'artiste Lila Neutre.
Les adjectifs employés par les participants aux ateliers de l'artiste Lila Neutre. - Aude Lorriaux

Cela plaît à Djemes, par ailleurs amoureux des mots en sa qualité de rappeur, connu sous le nom de Demo : « Un homme ou une femme peuvent être gentils ou méchants, bêtes ou intelligents, cela reflète ma vision : un homme c’est un être humain. Je considère qu’il n’y a pas de différences. » Quand l’artiste lui demande s’il n’a pas tout de même perçu une différence d’éducation entre hommes et femmes, Djemes hoche la tête : « Ma sœur a eu des restrictions, elle devait rentrer avant mes frères, dire avec qui elle sortait. »

Miroir et papiers de marabout

Parfois, l’atelier prend des allures de conversation intime. Cette mise à nu de sa condition d’homme incite Djemes à parler. Le voilà face à un objectif, pour un exercice appelé « Miroir miroir », où tout à coup la simple vitre qu’on lui avait demandé de regarder se transforme en miroir, laissant voir son reflet, qu’il contemple pendant que la caméra le filme. « J’ai l’habitude de me voir. Mais si ça s’était produit cinq ans auparavant, j’aurais peut-être été mal à l’aise. J’étais plus timide, je n’aimais pas ce que je renvoyais comme image » se confie-t-il, avant de raconter d’autres évènements de sa vie, où il a été confronté tantôt au racisme, tantôt à l’impression diffuse de n’être « pas à sa place ». 

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test - test

Dans la dernière séquence, Djemes doit composer un papier de marabout, à l’image de ceux qui sont distribués à la station Barbès à Paris, et qui promettent de « guérir l’impuissance sexuelle » ou de faire « revenir l’être aimé ». Ce papier de marabout est censé répondre à la question « que voudrais-tu changer de la condition des hommes ? » Le résultat sera sérigraphié avec de l’encre fluorescente, comme les papiers de marabout des autres participants, et présenté lors d’une exposition en juin, à la fondation Fiminco.