Plombier, ébéniste, bouquiniste… L’artisanat à vélo en passe de changer de braquet à Paris ?

MOBILITE DOUCE Au moment de se lancer, en 2015, Elian Alluin, plombier parisien à vélo cargo, faisait figure d’Ovni à Paris. Six ans plus tard, celui qui vient d’embaucher deux cycloplombiers rêve désormais bien plus grand. Et a surtout, à ses côtés, de plus en plus d’artisans à vélo

Fabrice Pouliquen
Elian Alluin, cycloplombier depuis 2014 à Paris, lance une nouvelle campagne de crowfunding pour l'aider à passer son entreprise à la vitesse supérieure.
Elian Alluin, cycloplombier depuis 2014 à Paris, lance une nouvelle campagne de crowfunding pour l'aider à passer son entreprise à la vitesse supérieure. — DR Cycloplombier
  • Après s’être lancé en 2015 et avoir un peu tâtonné, Elian Alluin, cycloplombier parisien, a trouvé son rythme de croisière. Il compte désormais deux cycloplombiers employés et lance une campagne de crowfunding pour développer encore son entreprise.
  • La preuve que l’artisanat à vélo peut marcher à Paris ? Ellian Alluin est de moins en moins seul à faire ce pari. Menuisier, ébéniste, tapissier, libraire… L’association Les Boites à vélo, qui les fédèrent, constate une belle dynamique côté adhésion.
  • Elian Alluin comme Philippe Genty, ébéniste à vélo et président de la section francilienne des Boites à vélo, l’assurent en tout cas : « il est plus facile, pour un professionnel, de se mettre au vélo cargo aujourd’hui qu’il y a six ans ».

On l’avait quitté le 20 février 2015, au bord du canal de l’Ourcq, dans le 19e. Elian Alluin y réside et venait de lancer son activité de plombier… à vélo. Le Breton d’origine avait déjà quelques mois d’activité dans les mollets, à raison de 35 à 50 km avalés par jour. Suffisamment pour se rendre compte de la nécessité d’acquérir un vélo cargo à assistance électrique pour remplacer le vieux vélo de postier qu’il avait récupéré dans un premier temps.

C’était l’objet de sa première campagne de crowfunding. Six ans plus tard, Elian Alluin vient d’en lancer une deuxième sur KissKissBankBank jusqu’au 23 mai, dans l’optique de faire franchir un nouveau palier à CycloPlombier, son entreprise.

Conquérir Paris…

« J’ai un peu tâtonné au départ, mais au final, l’activité s’est bien développée en six ans, raconte-t-il aujourd’hui. Sur ma route, j’ai croisé Alexandre Brachet, de la société Upian, devenu mon partenaire, ce qui a permis à CycloPlombier d’avoir les reins plus solides. Ces derniers mois, nous avons ainsi recruté deux nouveaux plombiers et acquis deux nouveaux vélos cargos. Cela nous permet d’intervenir sur un plus large périmètre que le quart nord-est de la capitale lorsque j’étais seul. »

Cette campagne de crowfunding, avec l’objectif de récolter au minimum 35.000 euros, doit permettre à l’entreprise de se structurer davantage. « Cela nous permettrait d’acheter un premier local, près de République, avec pignon sur rue et de 150 m², où l’on pourra recevoir des clients, aménager un atelier, stocker du matériel », salive déjà Elian Alluin. Qui n’écarte pas l’idée, à terme, de faire de CycloPlombier une franchise, présente au moins dans tout Paris et sa première couronne.

De plus en plus d’artisans à vélo en Ile-de-France

Le cycloplombier est en tout cas de moins en moins seul à faire ce pari de l’entreprenariat à vélo en France. Ils ont même leur association,  Les Boites à vélo. « Elle a été lancée dès 2014 à Nantes, ville cyclable par excellence, avant que des sections essaiment un peu partout en France, dont une en Ile-de-France à partir de 2017 », raconte Philippe Genty, ébéniste à vélo et président de la section francilienne. L’annuaire de l’association recense 217 entrepreneurs,  dont 48 en Ile-de-France.

Dans le lot, tout de même, beaucoup de professionnels du vélo (réparateurs, fabricants et revendeurs de vélo, triporteurs…) et des acteurs de la logistique. Dans la catégorie « artisanat » pur, celle où l’on trouve Elian Alluin, le chiffre tombe à 12. « Ne sont recensés que ceux à jour de cotisations, sourit Philippe Genty. En réalité, on approche bien plus du double, et les artisans à vélo ne sont pas tous adhérents à l’association. » Cela reste marginal, convient l’ébéniste. « Mais la dynamique est là, reprend-il. Chaque mois, nous enregistrons deux à trois nouvelles adhésions. »

« On économise l’essence… on évite les bouchons »

Se déplacer à vélo cargo contraint parfois à se couper de certains chantiers. « On ne fait pas de lourdes rénovations de plomberie », illustre Elian Alluin. En revanche, pour celles et ceux qui se spécialisent sur les dépannages – des plombiers, des serruriers, des électriciens… –, le vélo cargo devient très vite un atout de taille en milieu urbain. D’autant plus à Paris, où les restrictions de circulation pour les véhicules les plus polluants se durcissent dans le cadre de la Zone à faibles émissions (ZFE) et où  les zones à 30 km/h se généralisent. « A vélo, on économise l’essence, les frais de stationnement, d’assurance, mais on évite aussi les bouchons et le casse-tête de trouver une place où se garer, liste Philippe Genty. Ces gains de rapidité et de ponctualité permettent à un artisan à vélo d’aller jusqu’à doubler son chiffre d’affaires par rapport à un confrère en camionnette. Ou, pour ceux qui le préfèrent, à se dégager plus de temps pour soi. En commençant plus tard ou en finissant plus tôt, par exemple. »

Et puis le vélo cargo n’est pas une option réservée à « l’artisanat d’urgence ». Dans Les Boîtes à vélo Ile-de-France, on trouve un menuisier, deux paysagistes, un tapissier… Le food-truck se décline aussi de plus en plus en mode vélo, note Elian Alluin. Philippe Genty signale, lui, « Cultureuil », librairie ambulante dans l’Essonne, et l’arrivée prochaine d’un bouquiniste à bicyclette à Paris. Sans oublier  les « Emergency Bikes », cargos à vélo avec lesquels des médecins urgentistes sillonnent la capitale depuis septembre.

Plus facile de se lancer qu’il y a six ans

« En réinventant sa façon de travailler, il n’y a que très peu d’artisans qui ne puissent pas se mettre au vélo cargo, assure au final Philippe Genty. J’ai fait le choix, par exemple, de ne plus avoir d’atelier et de travailler directement chez mes clients, où je fais livrer le bois. »

Le cycloplombier et l’ébéniste sont bien d’accord sur un point : il est plus facile aujourd’hui de se mettre à l’artisanat à vélo qu’il y a six ans. Ils citent déjà un réseau de pistes cyclables qui s’est largement développé à Paris comme en couronne. C’est aussi une question de matériel. « En 2015, les vélos cargos arrivaient à peine sur Paris », rappelle Elian Alluin. « On a aujourd’hui le choix et on est sur de la haute technologie, reprend Philippe Genty. Les systèmes de motorisation ont fait des bonds incroyables, les courroies sont en carbone*, l’éclairage est automatique, les batteries ont de plus en plus d’autonomie. » Sans parler des remorques à assistance électriques qui voient le jour. « Elles freinent quand vous freinez, accélèrent quand vous accélérez, ne vous font pas sentir le poids de ce que vous transportez, sont dimensionnées pour les pistes cyclables…, raconte Elian Alluin. On a essayé pour transporter des chauffe-eau, c’est assez génial. »

Une subvention à l’achat de remorques intelligente à venir ?

Des artisans du vélo au comble du bonheur, donc, en Ile-de-France ? Il y a quelques points d’amélioration tout de même. Elian Alluin pointe l’absence de stationnements dédiés aux vélos cargos dans la capitale. De son côté, Philippe Genty rappelle que la ville de Paris propose jusqu’à 1.200 euros d’aides aux professionnels pour l’achat d’un vélo cargo. « Une aide d’un montant équivalent devait aussi être instaurée pour l’achat d’une remorque à assistance électrique, précise-t-il. Le projet a été un peu mis de côté avec la crise du Covid-19. On espère qu’elle verra le jour. »

« Et tous les artisans désireux de passer au vélo n’habitent pas à Paris », ajoute Pierre Serne, président du Club des villes et territoires cyclables. Une manière de dire que « de nombreuses villes franciliennes ne proposent pas encore d’aides aux professionnels pour l’achat de vélos cargo ». La loi Climat, actuellement examinée, pourrait changer la donne. « Un des amendements proposé par le gouvernement prévoit d' élargir la prime à la conversion, jusque-là réservée à l’achat d’une voiture, aux vélos électriques dont les vélos cargos », rappelle Pierre Serne.

*Ces courroies en carbone sont plus résistantes et plus faciles d'entretien, explique Philippe Genty.