Bobigny Avec plus de 500 affaires par jour, le deuxième tribunal de France accumule les dysfonctionnements

© 20 minutes

— 

Deux suspects qui s’évadent à quelques heures d’intervalle... C’est au palais de justice de Bobigny. Onze prévenus remis en liberté par un magistrat débordé... A Bobigny, encore. Le procureur adjoint incarcéré dans une affaire de corruption, des souteneurs recrutant des jeunes filles à la sortie des audiences... Bobigny toujours. « Il faut distinguer les problèmes constitutionnels des problèmes spécifiques », tempère Jean-Pierre Rosenczveig, vice-président du deuxième tribunal de France après Paris en nombre d’affaires traitées. Un magistrat en poste depuis sept ans n’hésite pas à parler, lui, d’une « juridiction en faillite ». Ministres de la Justice et de l’Intérieur viennent d’annoncer la création « en urgence » d’une cinquantaine de postes et près de 7 millions d’euros de travaux. Visite des lieux. «Un costume trop petit et usé prématurément» La salle des pas perdus. Sous la verrière : briques rouges, ciment nu et un va-et-vient incessant. Des allures de hall de gare. La pluie s’offre quelques passages à travers le toit. Les ascenseurs sont régulièrement en panne. Les toilettes condamnées. Un détail ? « C’est au contraire très significatif, estime Jean-Pierre Rosenczveig. On crée il y a quinze ans des chiottes pour 5 000 personnes par jour, aujourd’hui il y en a 15 000. La tuyauterie coince. Ce palais est un costume taillé trop petit et porté tous les jours. Il s’est usé prématurément. » Un seul tribunal de grande instance et 150 magistrats pour gérer toute la délinquance et la détresse sociale de l’un des départements (la Seine-Saint-Denis) les plus difficiles de France. Un après-midi pour juger jusqu’à trente affaires Audience correctionnelle. Vols, arnaques, coups et blessures... On traite ici les délits du quotidien. Soit 200 000 affaires pénales en 2002. « Les audiences débutent à 13 h et s’achèvent parfois dix heures plus tard, raconte Jean-Claude Bouvier, du Syndicat de la magistrature. Jusqu’à trente dossiers à juger en un après-midi. Tout le monde est sur les genoux. » Dans la salle, les allers et venues sont permanentes. On a connu ambiance plus solennelle. « Quand des jeunes viennent soutenir le copain qui comparaît, magistrats et avocats ne sont pas forcement à l’aise », explique Brigitte Marsigny, bâtonnière du département. Une cinquantaine de langues, sans compter les dialectes Ce jour-là, le président enchaîne les dossiers d’un taxi clandestin mauritanien et d’un voleur russe. Deux prévenus, deux interprètes. Situation courante qui ne simplifie rien. Le grand nombre de nationalités représentées dans le 93 oblige le bureau des traducteurs à tenir à jour un fichier d’une centaine de professionnels. « On peut traduire une cinquantaine de langues, plus beaucoup de dialectes africains », indique une responsable du service. A l’entrée du palais, une mini-salle d’audience est réservée aux affaires concernant les étrangers entrés illégalement en France. L’aéroport de Roissy dépendant de la juridiction, près de 15 000 dossiers sont examinés ici chaque année. « A Lomé, l’homme blanc a dit que c’était mon passeport », se défend un Togolais accusé d’avoir falsifié ses papiers. « Où étiez-vous en décembre 2003 ?, demande la magistrate. Et en octobre ? » Silence. « Vous ne vous souvenez pas ? Vous avez collé votre photo, mais ce n’est pas votre passeport ! » Retour au Togo ordonné. Bientôt, ces affaires seront délocalisées dans une nouvelle salle d’audience, à Roissy. Avocats, associations et syndicats de magistrats redoutent les « dérives possibles » d’audiences auxquelles le public aura moins l’opportunité d’assister. Un projet prévoit une extension significative du TGI d’ici à 2012. « Cela peut devenir un truc monstrueux, où travailleraient chaque jour 1 500 personnes », prévient un magistrat qui plaide pour un second TGI à Saint-Denis. D’ici-là, les toilettes seront certainement réparées, mais Jean-Pierre Rosenczveig prévient : « La tuyauterie sera toujours aussi petite. » Grégory Magne