Retour sur la page d'accueil 20 Minutes
HISTOIREQuand la presse montait sur les barricades pendant la Commune de Paris

150 ans de la Commune de Paris : Quand les journaux montaient sur les barricades

HISTOIRE
La période de la Commune a vu la création de nombreux journaux éphémères
Une barricade rue de Rivoli, lors de la Commune de Paris.
Une barricade rue de Rivoli, lors de la Commune de Paris.  - MARY EVANS/SIPA / SIPA
Nicolas Raffin

Nicolas Raffin

L'essentiel

  • Il y a 150 ans, le 18 mars 1871, démarrait la Commune de Paris.
  • Cet épisode historique fut notamment marqué par un foisonnement des journaux, dont certains ne duraient que quelques jours.
  • 20 Minutes vous propose de vous replonger dans cette période avec des archives de l’époque, en partenariat avec Retronews, le site d’archives de presse de la BnF.

Début 1871, Paris fait grise mine. L’année précédente, l’humiliante défaite de Sedan, face à la Prusse – devenue l’Empire allemand – a conduit à l’occupation de la France. La capitale a même été assiégée pendant des mois, avant qu’un armistice soit signé en janvier. Le 1er mars 1871, les soldats allemands défilent dans les rues de Paris.

Et ce n’est pas tout. « L’Assemblée nationale, à majorité monarchiste, prend plusieurs mesures impopulaires aux yeux des Parisiens, rappelle Laure Godineau, historienne de la Commune de Paris* et maîtresse de conférences à Sorbonne Paris Nord. D’abord, elle choisit de s’installer à Versailles, symbole de la monarchie. Elle décide aussi de supprimer la solde des gardes nationaux parisiens. Or, beaucoup d’habitants en avaient besoin pour vivre. Elle met fin au moratoire sur le remboursement des dettes commerciales, et les petits boutiquiers craignent de faire faillite. Enfin, elle prévoit de mettre un terme au moratoire sur les loyers impayés qui existait pendant la guerre. Tout cela constitue des mesures vexatoires pour les Parisiens ». Les braises de la révolte sont allumées, il ne manque plus que l’étincelle.

Celle-ci survient le 18 mars, lorsque le gouvernement d’Adolphe Thiers tente de récupérer les canons utilisés pour la défense de Paris et installés sur la butte Montmartre. De nombreux Parisiens s’y opposent, des soldats se rebellent, et les premières barricades sont dressées. Après cet échec, le gouvernement fuit la capitale pour Versailles. A Paris, des élections sont organisées et un Conseil de la Commune se met en place le 26 mars.

Un foisonnement de titres

Dans cette ambiance révolutionnaire, la presse foisonne. Selon un décompte établi en 1871 par Jules Lemonnyer, libraire et éditeur à Paris, pas moins de 70 titres voient le jour pendant la période de la Commune (18 mars – 28 mai). Il s’agit souvent de créations éphémères : certains ne dépassent pas les quatre ou cinq numéros. « Il y a un intérêt et une effervescence politique qui se traduit par l’apparition de tous ces titres », explique Laure Godineau. Par ailleurs, « les journaux interdits un jour peuvent reparaître sous d’autres noms le lendemain ». Ainsi, lorsque Le Journal de Paris est supprimé le 15 mai, l’Echo de Paris prend sa suite le 17 mai, avec les mêmes rédacteurs. De même avec Le Bien Public, qui devient La Paix, puis l’Anonyme.

Plusieurs tendances se dégagent dans cette presse. Certains journaux prennent clairement le parti de la Commune. Le plus connu d’entre eux, Le Cri du Peuple, cofondé par le journaliste et écrivain Jules Vallès, tire jusqu’à 100.000 exemplaires. Le 21 mars, trois jours après le départ du gouvernement de la capitale, le titre se félicite : « Une nouvelle révolution pacifique et fière vient de s’accomplir (…) Paris s’est reconquis. Il est maintenant libre et souverain, maître de ses destinées et de son avenir ».

Des journalistes soldats

Cet engagement pour la Commune se traduit dans les actes. Les collaborateurs ne font pas qu’écrire, ils contribuent à la défense de la capitale. Dans le même numéro, on apprend ainsi que « tout l’équipage du Cri du Peuple, rédacteurs, compositeurs, imprimeurs, a le cœur joyeux, mais les jambes cassées ; on tombe de lassitude et de sommeil. Chacun a monté la garde derrière les barricades ou à l’Hôtel de ville. Demain on pourra laisser son fusil et retourner à l’écritoire ».



Un journalisme engagé, les armes à la main, qui se retrouve aussi à l’Action, créé par Prosper-Oliver Lissagaray. En avril 1871, ce dernier explique : « Quant à ce journal, il n’a qu’à dire un mot (…) En avant ! Et son rédacteur en chef dépose momentanément sa plume, ne comprenant à cette heure qu’une manière de collaborer à l’action, – avec un fusil –, sur les remparts ».

Des caricatures et un rappel

D’autres journaux privilégient les caricatures pour faire passer des messages. C’est le cas pour Le Fils du père Duchêne. Le 3 mai 1871, il affiche en une le « dictateur » Adolphe Thiers (voir ci-dessous) juché sur un escargot. Le dessin est accompagné de la légende suivante : « En avant ! Foutre de foutre ! Et gare aux Parisiens ».



Certains titres sont plus mesurés dans leur engagement pour la Commune. Ainsi, Le Rappel, cofondé par deux fils de Victor Hugo, se fend justement d’un… « rappel aux principes » dans son édition du 15 avril 1871. « Il faut le dire, ce qui déroute les consciences les plus droites, c’est que les principes – qui sont certainement du côté de Paris – ne semblent guère plus respectés à Paris qu’à Versailles, se désespère François-Victor Hugo. A Versailles, on fait saisir par le commissaire de police le Mot d’ordre, le Vengeur, le Cri du Peuple, le Rappel. A Paris, on suspend le Figaro, le Pays, le Constitutionnel, le Journal des Débats ».

La plume vengeresse

Comme le pointe justement cet article, certains journaux penchent en effet pour ceux qu’on surnomme « les Versaillais ». Le Figaro, dont les locaux parisiens ont été envahis au début de la Commune, a été forcé de se replier à Versailles et à Bruxelles. Le 15 mai, après un mois et demi de non-parution, il est de nouveau imprimé et distribué. Les « 150.000 » Communards y sont désignés comme « un ramassis de brigands » et le journal propose de les déporter « sur les bords de la Nouvelle-Calédonie ».

La Constitution va encore plus loin. Dans son édition du 26 mai 1871, Jules de Gastyne y affirme : « nous ne pouvons que crier vengeance. Ces hommes [les Communards] ne sont plus des ennemis qui combattent ; ce sont des assassins et des incendiaires. Qu’on les traite comme les hommes qui ont versé le sang et mis le feu ».



Des milliers de morts

Paris est alors en pleine « Semaine sanglante ». Du 21 au 28 mai, l’armée versaillaise va peu à peu reconquérir la capitale, rue par rue. De nombreux Communards arrêtés seront fusillés, souvent sur place. En réponse, ces derniers exécutent plusieurs otages et prisonniers. Le nombre de victimes de cet épisode tragique oscille « entre 10.000 et 20.000 », selon Laure Godineau.

A cause des combats, beaucoup de journaux ne paraissent plus. « Les Communards qui n’ont pas été tués sont faits prisonniers, ou partent en exil, poursuit l’historienne. Pendant des années, les journaux autorisés à paraître vont présenter la Commune de manière négative. Les vainqueurs imposent le silence aux vaincus ». Il suffit de lire le Figaro du 30 mai 1871 pour s’en rendre compte : « Le jour de la délivrance devait être aussi le jour de l’expiation (…) Partout, les membres et affiliés de la Commune, traqués comme des bêtes fauves, ont été passés par les armes ». Épilogue d’un affrontement qui aura eu lieu dans les rues comme dans la presse.

* Autrice de La Commune de 1871 : Une relecture, paru en 2020 (Ed. Créaphis, 27 euros), codirigé avec Marc César, et de La Commune de 1871 expliquée en images (Ed. Du Seuil, 29 euros, paru le 4 mars).

Sujets liés