Mixité scolaire : Le brassage social des élèves au collège « a des effets positifs sur eux »

INTERVIEW Pour Julien Grenet, chercheur au CNRS, l’expérimentation de secteurs multi-collèges conduite à Paris depuis septembre 2017 est largement positive

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Illustration de collégiens.
Illustration de collégiens. — Pixabay
  • Depuis la rentrée 2017, Paris expérimente une méthode d’affectation des élèves aux collèges publics : les secteurs multi-collèges. Ce dispositif consiste à définir des secteurs communs à plusieurs collèges géographiquement proches, de manière à rééquilibrer leur recrutement social.
  • Selon un rapport de l’Institut des politiques publiques publié ce jeudi, cette expérimentation est globalement une réussite, car elle a amélioré la mixité sociale dans les collèges et a permis de réduire l’échappée des élèves dans le privé.
  • 20 Minutes s’est entretenu avec un de ses auteurs, Julien Grenet, chercheur au CNRS et à l’Ecole d’économie de Paris.

Lutter contre le déterminisme géographique et social. C’est le but de l’expérimentation de secteurs multi-collèges conduite à Paris depuis septembre 2017, pour améliorer la mixité sociale et scolaire dans six établissements. L’Institut des politiques publiques publie ce jeudi une étude qui tire un bilan positif sur le sujet.

Un de ses auteurs, Julien Grenet, chercheur au CNRS et à l’Ecole d’économie de Paris, analyse pour 20 Minutes les enseignements de cette expérimentation.

La ségrégation scolaire a-t-elle beaucoup augmenté ces dernières années à Paris ?

Oui, car les collèges publics reproduisent la sociologie de leurs secteurs. Du coup, depuis une vingtaine d’années, on assiste à une lente augmentation des élèves qui quittent le public pour être scolarisés dans le privé, dans le but d’éviter les collèges « ghettos ». Alors qu’au début des années 2000, 29 % des collégiens étaient scolarisés dans le privé, ils sont 35 % aujourd’hui.

Or, les résultats de l’enquête internationale Pisa rappellent que la France est l’un des pays de l’OCDE où l’origine sociale des élèves détermine le plus fortement leurs performances scolaires à l’âge de 15 ans.

C’est donc en raison de ce constat que Najat Vallaud-Belkacem a lancé cette expérimentation de secteurs multi-collèges en 2017 alors qu’elle était ministre de l’Education ?

Son but est de fusionner les secteurs de collèges publics géographiquement proches, mais qui accueillaient avant l’expérimentation des élèves d’origines sociales très différentes. Cette expérimentation a concerné trois secteurs impliquant six établissements dans les 18e et 19e arrondissements de Paris.

Pour les collèges Coysevox et Berlioz (18e), distants d’à peine 600 mètres, la méthode retenue a été celle de la « montée alternée ». Elle consiste à affecter tous les élèves entrant en 6e dans un même secteur une année au collège Coysevox, et l’année d’après à Berlioz. Ces derniers devant rester dans leur collège jusqu’à la fin de la 3e.

Une autre méthode a été utilisée, baptisée « le choix régulé », qui a concerné les secteurs des collèges Bergson-Pailleron (19e) et Curie-Philipe (19e). Là, les familles émettent des vœux pour l’un ou l’autre des deux collèges, et leur enfant est ensuite affecté en fonction des préférences des familles, en veillant à équilibrer la composition sociale des deux collèges.

Cette expérimentation a-t-elle été concluante ?

Elle est globalement positive. Concernant la première méthode, dite de « montée alternée », alors qu’avant l’expérimentation, le collège Berlioz comptait 50 % d’élèves défavorisés et le collège Coysevox10 %, chacun accueille désormais environ 25 à 30 % d’élèves défavorisés. La mixité a bel et bien progressé. Et le taux d’évitement vers le privé est passé de 24 % en 2016 à 16 % en 2019.

La méthode du « choix régulé » a aussi porté ses fruits. Surtout pour les collèges Henri Bergson et Édouard Pailleron. Alors qu’au cours de la période 2011-2016, entre 35 et 40 % des parents domiciliés dans ce secteur faisaient le choix du privé à l’entrée en 6e, cette proportion est tombée à 25 % à la rentrée 2017. La part des élèves très favorisés s’est aussi rééquilibrée : en 2016, elle était de 19 % à Pailleron, contre 28 % à Bergson ; en 2019, elle était de 26 % dans les deux collèges.

Dans le secteur Curie-Philipe, le dispositif a eu des effets plus modestes, mais il a entraîné une diminution de l’évitement vers le privé, qui est passé de 35 % en 2016 à 28 % en 2019. Même effets en demi-teinte sur la mixité sociale. Notamment parce que les deux collèges n’ont pas la même offre pédagogique. Le collège Curie dispose en effet d’une classe à horaires aménagés de musique (CHAM) qui permet d’attirer des enfants de CSP +, contrairement au collège Philippe. Malgré cela, la composition sociale de ces deux collèges a commencé à se rééquilibrer à partir de 2019.

Les parents ont-ils continué à jouer le jeu après la 6e, ou ont-ils enlevé leur enfant en 5e pour le mettre dans le privé ?

La mixité sociale observée à l’entrée en 6e est restée remarquablement stable à mesure que les élèves ont progressé dans les niveaux supérieurs. Car si ce type de dispositif créé des réticences au début, les parents qui ont joué le jeu ont été rassurés ensuite.

Pourquoi Jean-Michel Blanquer n’a-t-il pas étendu cette expérimentation à d’autres collèges, comme Najat Vallaud-Belkacem l’avait prévu ?

Le ministre de l’Education ne s’est pas beaucoup exprimé sur la mixité des établissements et a préféré renforcer les moyens pédagogiques en primaire dans l’éducation prioritaire, avec le dédoublement des CP et CE1. Il faut dire aussi que les maires sont réticents à ce type d’expérimentation, car ils savent que cela peut représenter un coût politique, les parents CSP + y étant hostiles au départ.

Le ministre a quand même laissé cette expérimentation se poursuivre. C’est dommage qu’elle n’ait pas été étendue, car en améliorant la mixité dans les collèges, on pourrait réduire fortement le nombre d’établissements Rep dans les grandes villes. Et aujourd’hui encore, beaucoup trop de collèges sont des ghettos.

Avez-vous pu mesurer si la mixité jouait sur la réussite des élèves ?

Si les collégiens passent le brevet cette année, on va pouvoir comparer leurs résultats avec ceux de leurs camarades ayant connu le système d’affectation précédent. Il faudra ensuite attendre quelques années pour observer les effets des secteurs multi-collèges sur les trajectoires scolaires : cette mixité a-t-elle permis aux élèves défavorisés d’élargir les champs des possibles en matière d’orientation ?

Les retours des équipes pédagogiques nous font déjà part des effets positifs sur les aspects comportementaux : les élèves relégués dans des ghettos ont tendance à avoir moins confiance en eux, sont davantage exposés à des comportements déviants et expriment souvent un rapport résigné à leur orientation. Si on les affecte dans un établissement plus mixte, ils gagnent confiance en eux, sont exposés à d’autres normes et sont moins souvent enclins au fatalisme social.