Quand Tardi dessine Paris, il se fait « un plaisir de virer les Mcdo et les banques »

TRAIT POR-TRAIT « 20 Minutes » s’intéresse aux dessinateurs, illustratrices ou bédéastes dont l’œuvre s’ancre dans un territoire. Pour Paris, c’est Jacques Tardi qui nous a raconté son lien avec la capitale et la façon dont il s’y prend pour la dessiner

Propos recueillis par Floréal Hernandez

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L'hôtel de ville de Paris, image extraite du « Cri du Peuple » de Tardi et Vautrin.
L'hôtel de ville de Paris, image extraite du « Cri du Peuple » de Tardi et Vautrin. — Tardi/Casterman/2020
  • Dans la série Trait Por-Trait, 20 Minutes suit le trait de crayon de onze dessinatrices, illustrateurs ou bédéastes dont l’œuvre met en avant une ville, un territoire.
  • A Paris, « 20 Minutes » s’est entretenu avec Jacques Tardi. La capitale est au cœur de son œuvre : d’Adèle Blanc-Sec, aux adaptations de Nestor Burma de Léo Malet ou sur les barricades avec les communards du Cri du Peuple.
  • Tardi aime dessiner le Paris de 1870, d’avant la Première Guerre mondiale ou de 1950. « C’est plus intéressant de dessiner des vieilleries », reconnaît-il. Avant d’ajouter, « il n’y a aucun plaisir à travailler au T ou à l’équerre [un bâtiment] contemporain. »

Un ptérodactyle survolant le Jardin des plantes, le pont métallique du métro qui enjambe la Seine entre les stations Quai de la Râpée et Gare d’Austerlitz, le cimetière du Père-Lachaise sous la mitraille, ces vues de Paris dans des cases et avec des bulles sont l’œuvre de Jacques Tardi. Le dessinateur et scénariste a fait de la capitale le décor de nombre de ses bandes dessinées. D’Adèle Blanc-Sec au Cri du Peuple via les adaptations de Nestor Burma de Léo Malet ou de Le der des ders de Didier Daeninckxx, Tardi a « arpenté » Paris appareil photo à la main avant de mettre en encre les rues et les immeubles de la capitale.

Le bédéaste a arrêté son répondeur pour répondre aux questions de 20 Minutes et expliquer son lien à Paris et comment il dessine la capitale.

Pourquoi dessiner Paris ?

« Si j’habitais Marseille, mes histoires seraient à Marseille car j’aurais les éléments sous les yeux. Il faut habiter sur place pour dessiner ses histoires. Sous mes yeux, à ma fenêtre, j’ai pas mal d’éléments à exploiter. Paris est une ville intéressante. J’adore faire des repérages, me balader, arpenter. Pendant ce confinement, je souffre. Si j’ai dessiné le Jardin des plantes dans Adèle Blanc-Sec, c’est que j’aime cet endroit. La galerie paléontologique avec la reconstitution des mammouths, des squelettes de dinosaures et dans le fond, dans une vitrine avec un œuf. Là, j’imagine que c’est un œuf de ptérodactyle qui va terroriser la ville. »

Le Jardin des plantes et la Galerie de paléontologie, dans « Adèle Blanc-Sec - Adèle et la bête » de Tardi.
Le Jardin des plantes et la Galerie de paléontologie, dans « Adèle Blanc-Sec - Adèle et la bête » de Tardi. - Tardi/Casterman/2020

Adapter un roman de Léo Malet

« Une fois qu’on a viré le côté raciste et xénophobe, Léo Malet est intéressant. Il a écrit un roman par arrondissement [le cycle Les nouveaux mystères de Paris], bon il n’a pas fini [il manque ceux des 7e, 11e, 19e et 20e arrondissements]. Ce n’est pas compliqué de l’adapter, il suffit d’aller sur place. Je prends mon roman et un appareil photo. Je tourne à gauche comme dans le récit et je fais des prises de vues, toutes celles dont je peux avoir besoin pour le décor. C’est comme ça que j’ai opéré pour Brouillard au pont de Tolbiac. C’est un plaisir d’aller sur place pour faire des photos. Et quand il me manque des prises de vues, j’y retourne. D’où, c’est plus simple d’habiter Paris. »

Planche de « Brouillard au pont de Tolbiac », adaptation de Léo Malet par Tardi.
Planche de « Brouillard au pont de Tolbiac », adaptation de Léo Malet par Tardi. - Tardi/Casterman/2020

Reconstituer Paris

« Des quartiers ont été pas mal salopés, des pâtés de maisons ont disparu. Dans ces cas-là, je m’appuie sur de vieilles photos, des livres de Doisneau ou autres. Si je ne trouve pas, j’adapte un peu. Je cherche également de la documentation en achetant les journaux de l’époque. Ils me donnent des informations sur le jour où commence l’histoire, Malet date ses romans, je peux alors faire une affiche d’un film d’Hitchcock en salle. C’est la même chose pour Adèle Blanc-Sec mais c’est plus anarchique car je n’ai pas la contrainte de l’adaptation. Dans ce travail de reconstitution, je me fais un plaisir de virer les McDo et les banques. Elles occupent tous les angles de rue, avant c’était les bistrots, je les remets. Je rentre dans les bistrots du quartier choisi. Au zinc, il y a des conversations. A l’époque, on pouvait fumer un clope et boire un café ou un demi et écouter et s’imprégner de l’ambiance. Maintenant, on ne peut plus fumer à l’intérieur et les terrasses sont sans intérêt. »

Dessiner le Paris de 1870, de la Première Guerre mondiale ou des années 1950

« C’est plus intéressant de dessiner des vieilleries. Je n’ai aucun plaisir à dessiner une automobile mais si je dois le faire, je préfère dessiner une Traction ou une 203 des années 1950 que tous les rasoirs électriques d’aujourd’hui, les voitures ont désormais toutes la même forme.

C’est comme le mobilier urbain, je préfère dessiner une vieille pissotière que celle sans forme d’aujourd’hui ou une station de métro Guimard plutôt que celles d’aujourd’hui insipides avec leurs grilles.

Paris a peu changé et n’est pas difficile à dessiner avec la silhouette impeccable de ses immeubles.

Démolition de la colonne Vendôme, planche extraite du « Cri du Peuple » de Tardi et Vautrin.
Démolition de la colonne Vendôme, planche extraite du « Cri du Peuple » de Tardi et Vautrin. - Tardi/Casterman/2020

Quand j’ai travaillé sur la Commune [Le Cri du Peuple], je suis allé aux Invalides, à la mairie de Paris pour consulter des documents. J’avais trouvé une illustration des derniers moments de la Commune au Père-Lachaise, une gravure sur bois, avec des fusiliers marins et la tombe de Balzac. Elle était facile à repérer, en bas d’une allée qui monte. Lors de mes repérages, un Monsieur est venu vers moi avec son arrosoir pour savoir pourquoi je prenais des photos. On a discuté et il m’a montré une pierre tombale avec des impacts de balles qui dataient de la Commune. En haut de cette allée, il y a la tombe d’un communard qui s’est suicidé place de la République, un monument qui représente un peu une barricade verticale avec des pavés. C’est un réel plaisir d’emmagasiner ces infos. »

Les contraintes

« Avec Pennac, j’ai souffert de devoir dessiner la Maison de la RATP, quai de la Râpée.

Ce qui est intéressant, c’est de se raccrocher à une corniche, une balustrade, un fer forgé. Il n’y a aucun plaisir à travailler au T ou à l’équerre du contemporain.

Le ministère des Finances [à Bercy] n’est pas dessinable. Quand j’ai scénarisé avec Michel Boujut Le Perroquet des Batignolles [série radiophonique de 1997], on avait l’obligation de mettre la Maison de la Radio. Une contrainte. Mais on ne peut faire un truc qui tourne autour d’un bâtiment pareil. Très vite, on s’en est éloigné et dans l’adaptation BD [de Stanislas], on ne lui a rien imposé. »

Un quartier à dessiner

« J’habite dans le 20e, à proximité du Père-Lachaise. J’aime bien mon quartier, je le trouve très beau. Malheureusement, Léo Malet n’est pas arrivé jusqu’au 20e. Mais aujourd’hui, la mairie de Paris salope Paris. Regardez la place Gambetta. On détruit la ville en réduisant les rues, avec des plantations épouvantables. Jean-Pierre Genet a dit qu’il ne pourrait pas faire une suite d'Amélie Poulain [«Paris est laid aujourd’hui. Je ne peux pas faire une suite ni une série »]. Dans quelque temps, Paris sera indessinable grâce à Madame Hidalgo. »

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