Paris: Pourquoi le préfet de police, Didier Lallement, est si décrié

POLICE Après l’évacuation controversée de migrants place de la République, lundi, de nombreux élus appellent à la démission de Didier Lallement, le préfet de police de Paris

Caroline Politi

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Didier Lallement, le préfet de police de Paris, à Paris, le 18 mars 2020.
Didier Lallement, le préfet de police de Paris, à Paris, le 18 mars 2020. — AFP
  • Les conclusions du rapport de l’IGPN sur l’évacuation controversée de la place de la République lundi sont attendues d’ici jeudi.
  • Le préfet de police a rompu avec la doctrine du maintien de l’ordre qui visait à éviter au maximum les contacts entre les forces de l’ordre et les manifestants.
  • La réforme de la préfecture de police semble néanmoins au point mort.

En août, le Canard Enchaîné et Le Point annonçaient son départ imminent, sur demande express de Jean Castex, le chef du gouvernement. Cinq mois plus tard, Didier Lallement est toujours à son poste mais le préfet de police de Paris est une nouvelle fois – une énième fois – sur la sellette. En cause : la manière dont a été menée, lundi soir, l’opération d’évacuation de la place de la République.

Des migrants sortis de force de leurs tentes, un policier qui fait un croche-pied à l’un d’eux, un autre qui violente le journaliste Rémi Buisine. Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, s’est lui-même ému sur Twitter de certaines images « choquantes » et a réclamé un rapport express sur cette mission de maintien de l’ordre pour le moins chaotique. Le haut fonctionnaire a reconnu, mardi, plusieurs « faits inacceptables » et recommandé la saisie de l’IGPN, la police des polices. Les conclusions sont attendues d’ici jeudi. Cela suffira-t-il à éteindre cette nouvelle polémique ?

« Alors, vous n’avez pas trop peur de moi ? »

Limoger un préfet de police pour éteindre un incendie politique et médiatique est monnaie courante. C’est d’ailleurs parce que son prédécesseur, Michel Delpuech en a fait les frais en pleine crise des « gilets jaunes » que Didier Lallement a accédé à ce poste en mars 2019. Ce Lyonnais de 64 ans, qui était auparavant en poste à Bordeaux, a été personnellement choisi par Emmanuel Macron pour devenir celui que l’on surnomme souvent le « flic le mieux informé de France ». L’un des plus puissants aussi. Mais vingt mois après sa prise de fonction, rarement un préfet de police a été la cible de tant de critiques. En privé, l’homme s’en amuse. « Ça va, vous n’avez pas trop peur de moi ? », aime-t-il lancer à ceux qu’il rencontre pour la première fois. « Il est beaucoup plus sympathique que l’image qu’il veut donner, assure un policier qui le côtoie régulièrement. Il est cash, c’est vrai, mais il est très à l’écoute, ouvert, les réunions sont constructives. »

Il y a pourtant ces petites phrases qui ont fait tomber de leur chaise même les observateurs qui se tiennent d’ordinaire éloignés de ce genre de polémiques. En avril dernier, en plein confinement, des médecins sont montés au créneau pour dénoncer les propos du préfet lors d’une opération de contrôle d’attestation. « Ceux qui sont aujourd’hui hospitalisés, ceux qu’on trouve dans les réanimations, ce sont ceux qui au départ du confinement ne l’ont pas respecté. » Le haut fonctionnaire s’est fendu d’un communiqué pour exprimer publiquement « ses regrets ». Quelques mois auparavant, en novembre 2019, ce sont ses propos sur les «gilets jaunes» qui lui valent d’être recadré par le chef de l’Etat lui-même. Interpellé par une femme «gilet jaune», au lendemain des dégradations sur la place d’Italie, Didier Lallement lui répond froidement « nous ne sommes pas dans le même camp, madame », avant de tourner les talons.

Changement de doctrine

Mais si ses saillies n’améliorent pas sa cote de popularité, c’est avant tout pour ses positions en matière de maintien de l’ordre que le préfet est vivement décrié. L’homme a rompu avec la doctrine visant à tenir éloigner au maximum les forces de l’ordre des manifestants. L’heure est désormais au « contact ». L’opération de lundi soir en est l’illustration. Symbole de ce changement de doctrine : la création des Brav-M, une unité de police à moto controversée qui peut se faufiler dans les manifestations. « Il est moins politique que ses prédécesseurs, sa cote de popularité lui importe peu, ça lui permet d’aller au bout de ses idées », analyse un fonctionnaire. Et un autre de préciser: « Il ne faut pas oublier qu'il a été nommé parce que son prédécesseur était jugé trop 'mou'. Cette rigidité de façade est une manière d'incarner le job.»

Il est pourtant une bataille que Didier Lallement ne semble pas pressé de mener : celle de la réforme de fond en comble de la préfecture de police pour laquelle il a été expressément nommé. La Cour des comptes préconisait l’an dernier la décentralisation de l’institution et de rattacher le mythique « 36, quai des Orfèvres », à la direction centrale de la police nationale. Le haut fonctionnaire souhaitait, au contraire, étendre son périmètre et que la PJ de Versailles entre dans son giron. Le livre blanc de la sécurité publique parue la semaine dernière semble acter un statut quo : il préconise que seule la brigade de recherche et d’intervention (BRI) soit rattachée au Raid, la force d’intervention de la police nationale… mais sous la direction du préfet.