Couvre-feu à Paris : « Dîner avec les poules », première soirée pour les restaurateurs contraints de fermer à 21 heures

REPORTAGE A l’heure du couvre-feu, les restaurateurs doivent rivaliser d’idées pour faire marcher leur commerce

Romarik Le Dourneuf

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Le couvre-feu était l'occasion d'une soirée à thème
Le couvre-feu était l'occasion d'une soirée à thème — Romarik Le Dourneuf
  • Le couvre-feu annoncé, le 14 octobre, par Emmanuel Macron débutait ce samedi en Ile-de-France et dans 8 métropoles.
  • Les restaurateurs, déjà fortement touchés par le confinement et par les protocoles sanitaires mis en place craignent que cette mesure soit un coup de grâce pour eux. Soirées à thème, vente à emporter, anticipation des services. Ils tentent tout pour sauver leur commerce.
  • Le restaurant Rosé, dans le 15e arrondissement de Paris organisait, ce samedi soir, une soirée « Dîner avec les poules », pendant laquelle il était possible de picorer, de s’amuser et même de dormir sur place pour ne pas avoir à se presser.

« A Paris, on ne mange pas à l’heure des poules ! » Depuis l’annonce du couvre-feu par Emmanuel Macron, ce mercredi 14 octobre, les restaurateurs et leur représentant Franck Delvau, président de l’Union des métiers et des industriels de l’hôtellerie (UMIH Ile-de-France) s’insurgent contre la fermeture de leurs établissements à l’heure où les services tournent à plein régime. Face à cette décision, les restaurateurs sont contraints de s’adapter pour continuer à faire tourner leur commerce. A tel point que certains ont décidé d’en jouer. Ainsi, le restaurant Rosé, du Novotel de la porte de Versailles, proposait ce samedi, en première soirée couvre-feu de « dîner avec les poules ».

« S’il faut fermer plus tôt, on ouvre plus tôt »

Les ballots de paille sur le trottoir de l’avenue de la Porte de la Plaine dans le 15e arrondissement de Paris indiquent aux clients qu’ils sont arrivés. Devant le restaurant, une gigantesque tête de poule en néon et quelques gallinacés dans un enclos annoncent la couleur, « Dîner avec les poules » ne sera pas qu’une expression. Devant la porte, des enfants scrutent, à l’intérieur, des serveurs masqués qui s’affairent à peaufiner les derniers détails. Il n’est que 18 h mais le personnel du restaurant Rosé est déjà prêt à accueillir sa clientèle. « Comme tous les restaurateurs, nous avons dû adapter notre offre. S’il faut fermer plus tôt, on ouvre plus tôt », explique le directeur du Novotel, Brice Canonne.

Le thème « Dîner avec les poules » est bien marqué, les premiers clients sont accueillis par des serveurs qui portent des têtes de poules en carton, l’univers de la ferme est symbolisé par quelques touches de décoration. Même le DJ y va de ses bruitages par-dessus la musique d’ambiance. L’objectif avoué de Brice Canonne de prendre la situation actuelle de manière positive, fonctionne. On en oublierait presque que l’après-midi n’est pas encore terminée. Bien sûr, la crise sanitaire n’est jamais très loin et les protocoles stricts viennent le rappeler : gel hydroalcoolique sur toutes les tables, marquage de circulation au sol, distanciation entre les convives. Même à table et démasqués, il faut scanner un QR code pour s’inscrire sur un « carnet de présence ». Il en va de même pour le menu, disponible directement sur smartphone pour éviter de se passer les cartons de mains en mains. En revanche, l’habitude de s'attabler si tôt n’est pas encore tout à fait adoptée. A 18h30, seuls 4 clients sont prêts à déguster.

Ceux qui n’ont pas encore faim peuvent picorer

Pour convaincre les Parisiens de se mettre à table plus tôt, Brice Canonne joue la carte de l’apéro : « Ici, on le prend au sérieux. » Cela se traduit par l’omniprésence de « Papé ». Muni de son chariot, il déambule entre les tables avec tout le nécessaire : Vins de Provence, pastis artisanal et olives de Nyons. « Notre orientation provençale se marie bien avec l’ambiance d’apéritif, raconte Brice Canonne, et notre menu est adapté à ceux qui n’ont pas l’habitude de manger si tôt. » Ainsi, pour ceux dont l’appétit ne serait pas d’ogre à 18h, il est possible de remplacer un plat par des petites assiettes de dégustation dans le genre des tapas espagnoles. « On transforme ainsi, un repas en apéritif dînatoire. Chaque convive peut commander une ou deux petites assiettes, et tout le monde picore », ajoute le directeur de l’hôtel.

A 19h, si le soleil commence à se coucher, les poules, elles, continuent de s’activer. Le restaurant est aux deux tiers rempli et certains ont déjà le bec dans leur assiette. Au fond de la salle, un homme mange avec ses deux enfants : « Ce n’est pas si mal cet horaire pour nous. Ça permet de venir manger au restaurant avec eux et de ne pas les coucher trop tard. » Et tous les trois ne boudent pas leur plaisir, dès l’entrée, le thème est respecté : Cuisse de poulet enrobée de corn-flakes, œuf de caille sur lit de betterave et maïs caramélisés. Les enfants se régalent aussi des têtes de poules et des pulls à plumes que portent les serveurs. Les clients semblent oublier le couperet de 21 heures.

Des clients « pas stressés mais pressés »

Enfin presque, Christine attablée avec ses amis le confesse : « On n’est pas stressé. Mais c’est vrai qu’on se sent un peu pressé par le couvre-feu. » Face à elle Benoît relativise : « On y pense. Mais la thématique de la soirée aide à mettre ça de côté. » Sur la chaise attenante, Lucie se félicite d’être venue découvrir le restaurant : « Ça fait de l’animation, et on en a besoin en ce moment. Ça aère l’esprit et ce sera peut-être plus facile que d’aller au cinéma ou au théâtre en termes d’organisation. » Et de l’organisation, il va en falloir aux adeptes des soirées restos pour sortir. L’exemple de ces clients est parlant : tous parents, ils doivent s’arranger pour faire garder leurs enfants. Ce qui rendra difficiles les sorties en semaine.

Proposer une nuit d’hôtel dans le menu

A 20 heures, les animations se poursuivent, quelques poules se promènent autour d’un jeu de boule installé au milieu du restaurant. L’esprit provençal reste bien présent, et les clients en profitent. Si certains clients d’ailleurs ne semblent pas pressés, c’est parce qu’ils ne rentreront pas chez eux. En effet, fort de son complexe restaurant hôtel, Brice Canonne propose à ceux qui le souhaitent de prolonger la soirée dans l’établissement. Le principe est simple : un menu à 59 euros qui comprend le repas au restaurant et une nuit d’hôtel incluse. Pour Brice Canonne, l’absence de touristes à Paris était l’occasion de faire profiter de ses chambres aux clients du restaurant : « Elles sont libres. Autant les proposer aux Parisiens. Pour le prix d’un taxi, ils peuvent ainsi profiter de la soirée sans regarder l’heure. Et finir le repas dans leur chambre grâce à notre room service. »

A 20h40, ceux qui ne restent pas dormir commencent à quitter les tables. A l’extérieur, la circulation dense montre l’empressement à rentrer chez soi et la plupart des restaurants sont déjà fermés. Le confinement nocturne démarre et Paris va devoir apprendre à s’endormir à l’heure des poules.