Couvre-feu en Ile-de-France : « Ce sont les jeunes qui ont le plus à perdre », estime le démographe François Michelot

INTERVIEW Alors qu’un couvre-feu vient d’être instauré en Ile-de-France, l’institut Paris Région a cherché à comprendre pourquoi certains Franciliens avaient mal vécu le confinement

Propos recueillis par Caroline Politi

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Une rue de Nice lors du couvre feu en avril dernier.
Une rue de Nice lors du couvre feu en avril dernier. — SYSPEO/SIPA
  • 17 % des Franciliens ont mal vécu le confinement, selon une étude publiée par l’Institut Paris Région.
  • Le genre et l’âge, le logement mais également des critères socioprofessionnels sont autant de critères qui expliquent pourquoi cette période a été mal vécue par une partie des Franciliens.
  • Le couvre-feu instauré à partir de ce vendredi minuit en Ile-de-France pourrait affecter les mêmes catégories de personnes.

Fini les restos en amoureux et les bars entre copains. Bye bye les séances de ciné nocturnes et les soirées foot. Cet automne a, pour les Franciliens et les habitants de huit métropoles, un petit air de printemps : cinq mois après le déconfinement, le gouvernement vient d’annoncer un couvre-feu de 21 heures à 6 heures le lendemain. Si la mesure a pour objectif de freiner la circulation du virus et ainsi endiguer la seconde vague, elle rappelle de mauvais souvenirs à certains. Selon une étude* récemment publiée par l’institut Paris-Région, 17 % des Franciliens déclarent avoir mal vécu le confinement. Un chiffre relativement limité au regard des 83 % qui disent s’être accommodés de la situation mais qui cache de fortes inégalités. Décryptage avec François Michelot, démographe à l’origine de l’étude.

Y a-t-il un élément déterminant qui a fait que certains ont moins bien vécu le confinement que d’autres ?

Le Covid, et ce n’est pas une nouveauté, a exacerbé les inégalités. L’étude a, par exemple, montré que les femmes, et notamment celles âgées de 18 à 49 ans, ont moins bien vécu cette période que les hommes (18 contre 15 %). On peut aisément imaginer que leur charge mentale, entre l’école, les tâches ménagères, le télétravail, a fortement augmenté. Le facteur le plus déterminant reste néanmoins la catégorie socioprofessionnelle. Les cadres ont deux fois mieux vécu le confinement que les artisans-commerçants ou les chefs d’entreprise. Tout simplement parce que les filets de sécurité, notamment le chômage partiel, sont plus développés pour les salariés. Les indépendants, au contraire, ont vu leur horizon économique s’assombrir.

Au printemps, de nombreux Franciliens ne se sont pas confinés chez eux. Le manque d’espace a été un facteur important dans la manière d’appréhender cette période ?

Oui, mais il faut tout d’abord relativiser « l’exode » des Parisiens. On estime qu’environ 11 % des Franciliens n’ont pas passé le confinement chez eux mais dans plus de la moitié des cas il s’agissait de migrations de proximité, dans le même département ou la même région. Ce sont, par exemple, des étudiants qui sont rentrés chez leurs parents ou des jeunes couples qui se sont installés ensemble. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que l’habitat a joué un rôle déterminant dans la perception de cette période. La moitié des Franciliens qui ont mal vécu le confinement vivait dans un logement où chaque personne disposait de moins de 25 m². De même, l’impossibilité de pouvoir s’isoler dans une pièce a été un facteur aggravant du mal-être. A l’inverse, ceux qui avaient un jardin ont mieux vécu le confinement que les autres.

Cinq mois après le déconfinement, le gouvernement a annoncé un couvre-feu dans les régions les plus touchées. Comment cette mesure est perçue, selon vous, parmi ceux qui ont mal vécu les deux mois de huis clos ?

Les règles sont bien plus souples que pendant le confinement, il ne s’agit pas cette fois-ci d’être enfermé chez soi. Néanmoins, le sentiment d’insécurité, notamment d’un point de vue économique et social, provoqué par le confinement est encore très présent et ces nouvelles annonces peuvent être perçues comme anxiogènes. Ceux qui ont le moins bien vécu le confinement seront probablement les mêmes qui vivront difficilement le couvre-feu tout simplement parce qu’il n’y a pas eu d’évolutions structurelles majeures. Les catégories socioprofessionnelles les plus touchées – les commerçants, les chefs d’entreprise, les chômeurs…. – restent les mêmes. De même, la majorité des Franciliens n’ont pas déménagé au cours des six derniers mois.

Le couvre-feu touche plus les jeunes qui ont généralement une vie sociale et festive plus dense. Or dans votre étude, on voit bien que ces derniers avaient déjà moins bien vécu le confinement que leurs aînés…

Ce sont eux qui ont le plus à perdre. Ce sont les plus précaires, l’entrée dans le marché du travail, déjà très compliquée, l’est encore plus, ils vivent souvent dans des petits appartements… Et maintenant, on restreint fortement leur vie sociale. Lorsqu’on a interrogé les étudiants juste après le confinement, 23 % d’entre eux ont indiqué avoir mal vécu ce moment, c’est six points de plus que la moyenne et plus du double que parmi les retraités. Il sera intéressant de voir comment ils ressentent ces nouvelles restrictions qui les visent principalement.

*Enquête confiée à Médiamétrie qui a interrogé un énchantillon de 3.028 individus de 18 à 75 ans représentatif de la population d'Ile-de-France par département.