Coronavirus à Paris : La clandestinité va-t-elle devenir la norme dans le monde de la nuit ?

NIGHT CLUB Ouvertures en douce, free-party et soirées sans photos ni vidéos… La vie nocturne parisienne tente de survivre dans l'ombre en temps de Covid-19. Mais à quel prix ?

Romain Lescurieux

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Une fête en extérieur (illustration)
Une fête en extérieur (illustration) — Activedia / Pixabay
  • Avec des boîtes de nuit fermées depuis mars, la vie nocturne parisienne tente de trouver sa place parfois en frôlant avec l’illégalité.
  • « Il faut un exutoire à la crise, les gens ont besoin d’oublier. Et la clandestinité est toujours fille de la prohibition », affirme Patrick Malvaës, président du Syndicat national des discothèques et lieux de loisirs (SNDLL).
  • Depuis le début de l’été, 221 mises en demeure d’établissements de nuit (boîtes et bars) et 15 fermetures administratives ont été ordonnées dans la capitale, selon la préfecture de police.

Annulations en cascade, fermetures qui se prolongent et beat en sourdine… Sur le papier, la nuit parisienne somnole engoncée dans le formol, depuis le début de la crise du coronavirus. A la différence des restaurants et des bars qui jouissent pour certains de terrasses éphémères, les boîtes de nuit de la capitale n’ont, elles, pas rouvert leurs portes depuis mars et les lieux pour danser frisent le vide intersidéral. Mais à la nuit tombée, la réalité est tout autre. Car si le virtuel a fait office quelques semaines de palliatif, durant le confinement, il n’en est désormais plus rien. L’abstinence a volé en éclats.

En un été, la région parisienne est devenu le temple de la free-party, et les astuces et filouteries pour danser en douce foisonnent dans la capitale. Ce week-end, des images de deux boîtes de nuit, Le Raspoutine (8e) et The Key (9e) qui ont accueilli du public, ont tourné sur les réseaux sociaux. Illégalement ? Plutôt en profitant d’un flou. La direction de The Key a déclaré le reclassement de l’établissement initialement de type P (ceux équipés d’une piste de danse et donc interdits) en type N (les bars et les restaurants). En d’autres termes, The Key n’est plus une discothèque mais un bar. « Proposer un bar festif était la seule manière de rouvrir et aussi de conserver chaque emploi. Je voulais tenter. La police est venue contrôler et je suis dans les clous à 70 %. Je vais m’atteler à être parfait les prochaines semaines », assure à 20 Minutes Alexis Blas, le gérant du club. Un cas loin d’être isolé.

« Qu’on arrête d’emmerder les discothèques »

« Aujourd’hui, il n’y a plus de culture de la piste de danse, il suffit d’un jeu de lumières et en avant la musique. Les bars et les restaurants peuvent fonctionner comme des discothèques et les discothèques peuvent se faire passer pour des restaurants aux tables desquelles j’ai pu voir peu de nourriture », détaille auprès de 20 Minutes, Patrick Malvaës, président du SNDLL (Syndicat national des discothèques et lieux de loisirs) qui évoque une cinquantaine de lieux dans la capitale qui usent de cet arrangement. « Si ça fonctionne tant mieux. Mais c’est une solution à la marge », reprend celui qui préférerait une situation claire et une « égalité de traitement » entre tous les établissements. « Qu’on arrête d’emmerder les discothèques », lâche-t-il, évoquant une situation actuelle « dramatique ».

Contactée par 20 Minutes, la préfecture de police (PP) dit être vigilante sur ces ouvertures et multiplie les contrôles face à ce phénomène qui « prend de l’ampleur ». « Concernant les établissements ouverts ce week-end, nous n’avons reçu aucune demande formulée de dérogation », indique une source policière qui précise qu’un établissement qui demande à devenir type N « doit également respecter les horaires de fermeture de 2 h du matin, la fermeture de sa piste de danse et évidemment les gestes barrières ». Depuis le début de l’été, 221 mises en demeure d’établissements de nuit (boîtes, bars) et 15 fermetures administratives ont été ordonnées. La raison : non-respect des mesures sanitaires, selon la PP. Alors face aux fermetures, les free partys illégales mais davantage tolérées, car en extérieur, prennent de l’ampleur. Et ce, souvent à l’abri des objectifs photos et vidéos des smartphones.

« La clandestinité est toujours fille de la prohibition »

« D’un point de vue réglementaire, il n’y a actuellement aucun lieu où on peut officiellement danser. C’est inédit. Et ça pose des soucis, surtout quand le parisien fêtard est en plus vu comme le méchant coupable idéal. Donc oui, ça se rabat sur des alternatives », explique auprès de 20 Minutes, Eric Labbé, activiste de la nuit et originaire de la pétition de 2009 :  « Paris, ville mortuaire, ville soumise, quand la nuit meurt en silence ». Certaines des free partys, aux portes de Paris, notamment au bois de Vincennes ont rassemblé en juillet jusqu’à un millier de personnes.  Le collectif Possession « rendez-vous libertaire et libéré, bien décidé à contenter ceux qui aiment fêter la nuit, sans stigmates, sans limites, sans barrière de genre » a organisé un open-air cet été. Et tente de continuer cette activité avec les règles en vigueur.

« Nous sommes contraints de respecter un cahier des charges complexe et coûteux pour mettre en place les mesures sanitaires qu’on nous demande de respecter. Nous avons dû réduire nos jauges de plus de 3/4. Nous parvenons donc tout juste à conserver un lien avec notre public mais notre activité est en péril et celle de nos partenaires professionnels également », explique-t-on au sein du collectif contacté par 20 Minutes, déplorant « des expériences nocturnes ni plus authentiques ni plus intenses, au contraire, le port du masque et la distanciation physiques étant assez contraignants ». Et de conclure : « quant aux soirées clandestines cela nous étonnerait qu’elles se développent au vu des restrictions imposées par le gouvernement et la menace de reprise de l’épidémie ».

« Il faut un exutoire à la crise, les gens ont besoin d’oublier. Et la clandestinité est toujours fille de la prohibition. L’interdit alimente la transgression, et face aux fermetures, cela fonctionne très bien », reprend Patrick Malvaës. De son côté la Mairie de Paris veut tenter d’accompagner la vie nocturne.

« La nuit parisienne est un phénix »

« Les clubs sont fermés et je pense que malheureusement ce seront les derniers endroits qui rouvriront quand on regarde les conditions sanitaires », déplore Frédéric Hocquard, adjoint à la vie nocturne, d’Anne Hidalgo. « La vie nocturne, c’est la question de l’extérieur désormais », ajoute-t-il. La mairie est actuellement en discussion avec des partenaires comme la SNCF pour proposer des endroits de fête ouverts. « Il faut être inventif, accompagner les choses, développer de nouvelles formes parce qu’on ne peut pas laisser ça ».

Une charte est en cours de discussions avec l’ensemble des organisateurs de free party et les pouvoirs publics. Mais Frédéric Hocquard est confiant. Ni la pluie, ni l’hiver, ni le coronavirus ne viendra porter le coup fatal à la nuit. Selon lui, « la nuit parisienne est un phénix qui renaît régulièrement de ses cendres et évolue car elle est dynamique ».