Paris : « Toutes les classes sociales ont un intérêt a se rendre au kiosque à journaux »

INTERVIEW Equipée d’un iPhone, la réalisatrice Alexandra Pianelli raconte dans un documentaire la vie dans un kiosque à journaux parisien entre galères, crise de la presse et clients fidèles

Propos recueillis par Romain Lescurieux

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Alexandra Pianelli,  plasticienne de formation et autrice du documentaire «Le Kiosque» devant un ancien kiosque à journaux à Paris.
Alexandra Pianelli, plasticienne de formation et autrice du documentaire «Le Kiosque» devant un ancien kiosque à journaux à Paris. — R.LESCURIEUX / 20Minutes
  • Plasticienne de formation, Alexandra Pianelli a travaillé dans le kiosque familial, place Victor-Hugo (16e arrondissement), pendant six ans et jusqu’à ses dernières heures.
  • Dans le documentaire Le Kiosque, elle montre son quotidien rythmé par le va-et-vient des clients, les demandes de renseignements et la crise de la presse qui ne cesse de s’abattre.
  • Si son visage a changé ses dernières années, le kiosque parisien reste selon la réalisatrice « une porte sur le monde » et un « vecteur de rencontres ».

« C’est une véritable saga familiale », lâche-t-elle. Ses arrières grands-parents vendaient des journaux, ses grands-parents vendaient des journaux, ses parents vendaient des journaux, et même si elle s’est écartée un temps de cette vie pour ses études, Alexandra Pianelli est aussi tombée dans l’encre et le papier. Durant six ans, la plasticienne de formation de 38 ans a filmé son quotidien dans ce kiosque situé jusqu’à ses dernières heures, place Victor-Hugo, dans le 16e arrondissement de Paris. Armée d’un Iphone, elle dresse dans Le Kiosque avec poésie le portrait de ses clients tout en dépeignant les galères et la crise qui ne cesse de s’abattre sur la presse.

« Je pense avoir réussi à montrer la puissance de ce petit lieu incrusté sur un trottoir et qui est un véritable vecteur de rencontres », explique-t-elle. Après un lancement en ligne en février, le film primé au Champs-Elysées Film Festival en mai dernier, sera diffusé au cinéma l’Arlequin (6e arrondissement), le samedi 19 septembre avant de rejoindre les salles à plus grande échelle fin mars 2021.

Comment l’idée a germé dans votre tête ?

Le projet du film est né in situ dans ce kiosque situé dans le 16e, géré par mes parents, mes grands-parents et mes arrières grands-parents. C’est une vraie saga familiale. Moi, j’y suis arrivée par hasard en 2008. Après mon diplôme à l’école des arts décoratifs de Strasbourg alors que je cherchais un job alimentaire, ma mère avait besoin d’une vendeuse. Je suis venue l’aider le temps qu’elle trouve quelqu’un et finalement j’y suis restée six ans. Auparavant, je venais de finir un essai vidéo sur le principe d’un film basé sur un job alimentaire qui me permettait d’allier temps de création et moyens pour vivre. En l’occurrence, concierge à Paris. L’idée dans le kiosque était le même : faire un film avec des gens qui passent toujours devant un même cadre. J’ai filmé durant près de quatre ans dans le kiosque.

Qu’avez-vous voulu montrer à travers ce film et via ce mobilier urbain très connu des Parisiennes et des Parisiens ?

Je voulais faire un portrait de ce métier méconnu. On passe tout le temps devant des kiosques mais on est de moins en moins nombreux à les fréquenter. Je voulais aussi faire un portrait des clients sans qui les kiosques n’existeraient pas. Et enfin montrer sommairement les aspects de la crise de la presse papier. Je pense avoir réussi à montrer la puissance de ce petit lieu incrusté sur un trottoir et qui est un véritable vecteur de rencontres.

Est-ce que vous avez découvert des aspects dont vous ne vous doutiez absolument pas avant d’y arriver ?

Je me sentais derrière cette caisse, comme aux portes du monde. Je voyais près de 200 personnes par jour, toutes très différentes, de toutes les nationalités, de toutes les classes sociales et de tous les âges. C’est un poste d’observation du monde ou du moins d’un micro-monde. Pendant six ans, j’ai aussi pris conscience de ce labeur, de cette manutention qu’on fait de 5 heures du matin à 21 heures pour très peu d’argent. C’est un travail ouvrier et le dernier maillon dans le paysage de la presse.

Justement, en restant six ans dans ce kiosque, à quel point avez-vous pu constater la crise de la presse et la dégradation d’un secteur ?

Je suis arrivé au moment de la crise de 2008 et j’ai vu la situation chuter en peu de temps. Mes grands-parents et mes parents m’avaient parlé de ce métier qui avait été une manne financière. Puis, il y a eu l’arrivée d’Internet, des journaux gratuits, qui mine de rien sont une difficulté supplémentaire pour les diffuseurs de presse. J’ai vraiment vu les gens réfléchir à deux fois avant d’acheter de la presse et s’informer car maintenant on peut lire des articles gratuitement sur Internet. Mais si les kiosques pouvaient choisir leur marchandise et leur quantité en fonction de leur clientèle ou du quartier, ça pourrait changer les choses. Enfin, j’ai aussi vu un climat général se dégrader avec une ville plus agressive, plus stressée. Même si le phénomène a toujours existé, ma mère s’est aussi fait braquer la caisse plusieurs fois.

Un kiosque à journaux à Paris avant les mesures de confinement. (Illustration)
Un kiosque à journaux à Paris avant les mesures de confinement. (Illustration) - Clément Follain / 20 Minutes

On voit dans votre film la fin des anciens kiosques dit type « 1900 ». Depuis 2018, les nouveaux ont fait leur entrée dans l’espace public avec un autre design, et ce malgré le rejet de certains habitants pour ce nouveau mobilier… Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Forcément en tant que Parisienne, je suis attachée à l’ancien mobilier et quand notre kiosque a été enlevé, ça a été un déchirement car toutes ces années de partage sont parties en fumée. Face aux nouveaux kiosques de la designeuse, Matali Crasset, j’ai fait partie des nostalgiques. Je trouve ça froid. Ils ont été pensés pour relancer l’achat de la presse mais ils tendent vers l’Apple Store ou d’un magasin qui vend aussi des chaussettes et du café avec un kiosquier enfermé dans une petite cage. On s’écarte du cœur de métier. A terme, il faut le repenser mais de moins en moins de gens veulent l’exercer.

Dans votre film, on voit que les gens demandent davantage leur chemin que des titres de presse… Quand on est perdus on va voir le kiosquier ?

Ça rend fou ! J’ai noté que toutes les 1'30 on me demandait un renseignement. C’est plus que pour les ventes. L’intérêt des nouveaux kiosques, c’est qu’il y a un plan de Paris à disposition. C’est une idée merveilleuse. Au-delà de ça, le kiosque a finalement un vrai rôle social. Pour une partie de la population, se rendre au kiosque ce n’est pas pour acheter le journal mais c’est un rituel, ça permet de parler et ça crée du lien. On aide aussi les sans-abri en chargeant les téléphones portables. Toutes les classes sociales ont un intérêt a se rendre au kiosque. Qu’un SDF et un attaché de presse se rencontrent et se parlent, ce n’est que dans un kiosque que cela peut se passer.