Paris : Les mineurs marocains de la Goutte-d'Or ne sont « ni des orphelins ni des enfants des rues »

INTERVIEW Depuis quatre ans, une trentaine d’adolescents marocains toxicomanes et violents vivent livrés à eux-mêmes au cœur de la Goutte-d'Or, à Paris

Propos recueillis par Caroline Politi

— 

L'entrée du parc Alain-Bashung à la Goutte-d'Or.
L'entrée du parc Alain-Bashung à la Goutte-d'Or. — Caroline Politi
  • Depuis octobre 2016, des mineurs isolés marocains et désormais algériens et tunisiens vivent au cœur de la Goutte d’Or, dans le 18e.
  • Malgré une prise en charge plus conséquente, le phénomène persiste.
  • Plusieurs villes de France et de banlieue sont confrontées au même phénomène.

Ils sont arrivés presque du jour au lendemain. En octobre 2016, une trentaine d’enfants et d’adolescents marocains ont élu « domicile » dans un square de la Goutte-d’Or, au cœur du 18e arrondissement de Paris. Les plus jeunes avaient une dizaine d’années, les plus âgés disent avoir 17 ans. Livrés à eux-mêmes, ne parlant souvent pas un mot de français, accros à la « colle », ils multiplient les vols et les agressions de plus en plus violentes. Malgré une prise en charge de plus en plus conséquente au fil des années, le phénomène persiste.

Sociologue au sein de l’association Trajectoires, Olivier Peyroux a participé en 2018 à un rapport commandé par la Mairie de Paris sur la situation de ces mineurs isolés. Il revient pour 20 Minutes sur le sort de ces gamins des rues.

Quatre ans après l’arrivée de ces enfants et adolescents, la situation a-t-elle évolué ?

Leur nombre est relativement stable depuis quatre ans. Ils sont toujours une trentaine dans le quartier de la Goutte d’Or, certains sont de très jeunes mineurs de 13 ou 14 ans, d’autres tout juste majeurs. Contrairement à ce qui avait été envisagé à leur arrivée, il ne s’agit ni d'orphelins ni d’enfants de rue. Beaucoup ont une famille avec laquelle ils restent en contact, certains savent lire et écrire. Il n’y a pas vraiment de profil type, certains ont immigré pour trouver du travail​, d’autres après avoir été marginalisés à cause du remariage d’un de leurs parents, certains ont imité des amis… La principale évolution, c’est que, depuis deux ans, on voit arriver des mineurs venus d’Algérie ou de Tunisie alors qu’auparavant ils étaient tous originaires du Maroc.

Comment expliquer leur présence en France ? Appartiennent-ils à des réseaux ?

Les situations sont variables d’un cas sur l’autre mais certains sont effectivement exploités par des réseaux de traite des êtres humains. Ces derniers ne sont pas forcément très structurés mais ils exploitent et entretiennent la toxicomanie de ces jeunes pour les pousser à voler pour eux. De nombreuses enquêtes ont été ouvertes pour tenter de remonter et identifier ces réseaux mais l’extrême mobilité de ces jeunes complique le travail d’investigation.

Justement, on avait l’impression que ces mineurs étaient pendant longtemps ancrés dans le 18e arrondissement et sont aujourd’hui dans de nombreuses villes de France et de banlieues…

Avant leur arrivée en France, ils étaient déjà présents dans plusieurs pays d’Europe comme l’Espagne, la Suède ou la Belgique. Et si la porte d’entrée sur notre territoire a été Paris, on a constaté assez rapidement l’installation de groupes de mineurs marocains à Rennes, Lyon, Toulouse ou Nantes… Leur arrivée en banlieue, notamment en Seine-Saint-Denis, est plus tardive et s’explique probablement avant tout par une cohabitation très difficile avec des jeunes du quartier de la Goutte d’Or. Il y a eu des rixes extrêmement violentes dans le quartier qui ont pu les pousser à partir.

Comment explique-t-on que, quatre ans après leur arrivée, aucune prise en charge adaptée n’ait été trouvée ?

La situation de ces mineurs est non seulement à la croisée de plusieurs problématiques – la protection de la jeunesse, la justice, la police, la toxicomanie – mais est également relativement nouvelle. Il faudrait des services de police spécialisés et une protection adaptée car la prise en charge classique ne fonctionne pas. La plupart s’enfuient des foyers dans lesquels ils sont placés, refusent toute aide. La protection est une condition du démantèlement de ces réseaux alors qu’aujourd’hui on est dans une logique de répression. On oppose ces deux notions alors qu’elles sont complémentaires. Néanmoins, certains jeunes s’en sortent. Ceux qui sont dans la rue aujourd’hui ne sont pas ceux d’il y a quatre ans. Certains sont repartis comme ils sont venus sans qu’on sache ce qu’ils font ni où ils sont aujourd’hui, mais d’autres se sont réinsérés.