Déconfinement : « Apérues » et vie à l’extérieur… Les Parisiens accaparent (enfin) leurs rues et leurs places

STREET CRED En attendant l'ouverture des parcs et des terrasses, les Parisiens réinventent leurs habitudes et investissent leurs places et leurs trottoirs de manière « respectueuse » pour le moment, selon la mairie

Romain Lescurieux

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Des Parisiens dans les rues de Montmartre le 23 mai 2020.
Des Parisiens dans les rues de Montmartre le 23 mai 2020. — THOMAS COEX / AFP
  • Les Parisiens, privés pour le moment de parcs et surtout de terrasses, réinventent leurs habitudes et tiennent le pavé.
  • « En l’absence de parcs et jardins, les Parisiens n’ont que les trottoirs pour se retrouver et nous constatons que pour le moment, ils sont respectueux », explique auprès de « 20 Minutes », Colombe Brossel, adjointe à la maire de Paris, en charge de la sécurité.
  • Le phénomène survira-t-il à la réouverture prochaine des parcs et des terrasses ?

« C’est pas nous qui sommes à la rue, c’est la rue ketanou ». Comme le chantait le groupe du même nom dans les années 2000, Paris semble découvrir actuellement la vie sur le bitume. Alors que nos voisins italiens et espagnols ont depuis bien longtemps fait de la vie à l’extérieur un art de vivre, Paris avait davantage la culture de la terrasse dans la peau, que de l’apéro pris assis sur une place ou debout sur un pan de trottoir. Mais le déconfinement semble avoir bousculé les vieilles habitudes.

Après le confinement et son lot de « Skypapéro » et de « confinapéro », avec la fermeture des parcs et jardins, des bars et des restaurants, les Parisiens se réinventent et investissent en ce moment leurs places, leurs trottoirs, les marches de certains monuments et autres bouts de bitume. Et ce, pour l’apéro – appelé donc « apérue », sorte de version française du botellon espagnol sans les excès – mais pas seulement.

Un apéro dans le 18e
Un apéro dans le 18e - THOMAS COEX / AFP

Du sport et des retrouvailles

Il n’est désormais pas rare de voir sur les pavés des cours de sport improvisés, des enfants en trottinettes qui jouent sous le regard des parents qui en retrouvent d’autres, des parties de tennis sauvages et quelques chaises sorties sur le trottoir pour partager un moment au soleil en jouant aux cartes et en trinquant avec ses proches retrouvés. Parfois, ces scènes se déroulent sur des grandes places parisiennes, mais aussi des plus petites, des plus cachées, des plus intimistes. Et pour cause.

Un cours de sport dans le 2e arrondissement.
Un cours de sport dans le 2e arrondissement. - R.LESCURIEUX / 20Minutes

Après des rassemblements sur le Canal Saint-Martin – régulièrement surveillé par la police depuis son évacuation dès le premier soir du déconfinement – les Parisiens, qui n’hésitent pas à aller sur les quais de Seine, ont aussi migré vers les marches du Sacré-Coeur également évacuées peu de temps après. Alors chacun improvise et la traque du spot parfait avec une durée d’ensoleillement maximale est devenue un véritable sport. Certains bars, eux, vendent de l’alcool à emporter, en toute légalité s’ils en ont la licence. Et à l’arrivée, tout se passe bien ?

Le Canal Saint-Martin lors du week-end de l'Ascension
Le Canal Saint-Martin lors du week-end de l'Ascension - HOUPLINE RENARD/SIPA

« Des Parisiens respectueux »

« Les Parisiens ont extrêmement bien respecté le confinement, dans les conditions que nous connaissons, notamment dans des petits appartements et avec l’absence de jardin. Et en ce moment, concernant le déconfinement où en l’absence de parcs et jardins, les gens n’ont que les trottoirs pour se retrouver, nous constatons qu’ils sont également respectueux », assure auprès de 20 Minutes  Colombe Brossel, l’adjointe à la maire de Paris, en charge de la sécurité. Selon l’élue, depuis le 11 mai et le début du « phénomène » des « apérues », qui a fleuri « dans tous les arrondissements, et quartiers », « moins de trente signalements ont été effectués sur des nuisances sonores concernant des apéros de rue ». Mais la ville reste vigilante.

Un apéro improvisé
Un apéro improvisé - SIPA PRESS

« Nous travaillons avec la préfecture de police. Nous comprenons évidemment le besoin des Parisiens de se retrouver, le besoin des cafés et restaurants de se lancer dans la vente à emporter. Mais il ne faut pas oublier le respect des gestes barrières, des distances de sécurité, de ne pas se rassembler à plus de dix. Le tout sans être une source de nuisance pour les riverains », poursuit-elle. Et de préciser : « Nous faisons actuellement un important travail de prévention et de pédagogie ». Par ailleurs, niveau propreté, la mairie ne déplore pour le moment aucune zone laissée maculée de déchets après des petits rassemblements.

La rue, les places, l’avenir ?

Alors que les parcs, jardins et les terrasses vont prochainement rouvrir, ce nouvel attrait pour les places peut-il durer ? A Paris, depuis un certain temps, et alors que la mairie a dévoilé récemment le nouveau visage de sept grandes places, certaines avait déjà été investies par les Parisiens pour des événements festifs, comme la finale de la coupe du monde 2018. Mais aussi pour d’autres occasions dramatiques ou politiques : attentats, Nuit Debout, manifestations. En quelques années, la place de la République était même passée d’un vulgaire rond-point à un véritable coeur de ville. Pour Cécile Diguet, directrice urbanisme, aménagement et territoires à l’Institut Paris Région, le fait d’avoir investi l’espace public à l’occasion de ce déconfinement est « un signal intéressant ».

La place de la République à Paris le 15 juillet 2018.
La place de la République à Paris le 15 juillet 2018. - Laurence Geai/SIPA

« Aujourd’hui, les gens s’assoient sur des pas-de-porte, sur des chaises dans la rue, sur des places, et ce dans tous les quartiers de la capitale. Cela donne une vie à l’espace public, il y a une intensité qu’il n’y a pas d’habitude. Les places, les rues ne sont plus seulement des lieux de passage. Le déconfinement partiel​ a montré que les places publiques, les grandes comme celles de quartiers, sont le ferment indispensable d’une vie sociale. Sans parcs, ni terrasses, ce sont les derniers endroits où on peut se rencontrer, se retrouver », analyse-t-elle auprès de 20 Minutes. Chaque petite place parisienne semble être en effet devenue ce point névralgique où des habitants se retrouvent pour flâner et rattraper le temps perdu, en attendant le retour des terrasses. Mais le phénomène survira-t-il à la réouverture des endroits de convivialité plus traditionnels ?

« Les places ont retrouvé un vrai rôle dans la sociabilité. C’est un signal très intéressant. Il y a une redécouverte de son environnement et de sa vie de proximité ». Selon Cécile Diguet, malgré le fait qu’à Paris « il y a une volonté de contrôle, notamment policier et social, de la rue », les habitants pourraient continuer à s’approprier ces espaces dans le futur. « Si on laisse la place aux gens de réinvestir ces espaces publics, on peut imaginer que, même quand tout sera rouvert, certains habitants se diront "l’espace public c’est public et j’ai le droit de m’y arrêter" », notamment à travers des initiatives citoyennes et de quartiers. Faut-il encore toutefois régler le problème des pauses-pipi.