Coronavirus: «Je ne crois pas que Paris se videra de ses habitants »

INTERVIEW Paris, comme de nombreuses villes, a été façonné par les grandes épidémies. Le coronavirus fera-t-il, à son tour, évoluer l’urbanisme de la capitale ? Cécile Diguet, directrice urbanisme, aménagement et territoires à l’Institut Paris Région, en est convaincue

Propos recueillis par Caroline Politi

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Illustration: les beaux toits de Paris.
Illustration: les beaux toits de Paris. — JEAN-MARC DAVID/SIPA

L’histoire de l’urbanisme en est truffée d’exemples : les épidémies ont laissé leur empreinte dans nos villes. A Paris, les grandes artères dessinées par le baron Haussmann au milieu du XIXe siècle, et leurs immeubles si caractéristiques, sont devenus l’un des symboles de la capitale. Leur origine n’a pourtant rien de romantique. Après une série d’épidémies, notamment de choléra, il s’agissait avant tout de repenser la ville selon de nouvelles normes d’hygiène. La pandémie de coronavirus peut-elle, à son tour, faire évoluer nos centres urbains ? Nous avons posé la question à Cécile Diguet, directrice urbanisme, aménagement et territoires à l’Institut Paris Région.

La Ville de Paris telle que nous la connaissons s’est en partie construite à la suite d’épidémies, pensez-vous que la situation actuelle fera évoluer l’urbanisme ?

Je n’ai pas de boule de cristal mais cette pandémie a été un événement choquant dans nos vies qui a bouleversé nos pratiques et notre appréhension de la ville. De nouvelles problématiques ont émergé, la sensibilité des décisionnaires a évolué. Dans l’Histoire, les grandes épidémies ont souvent été des motifs pour transformer la ville, pas les seuls, mais ils ont permis de mettre ces questions à l’agenda politique. Par exemple, les grandes artères haussmanniennes qui ont remplacé les petites ruelles permettaient d’assainir les villes mais également de favoriser le contrôle social. Les raisons sanitaires se mélangent à des questions de valorisation de la ville.

Quelles pourraient être les principales évolutions en matière d’urbanisme à Paris ?

La question des transports est centrale. Pour l’instant, l’utilisation des transports en commun est limitée, il reste donc deux options : soit celle d’une résurgence de la voiture individuelle soit celle du vélo et de la marche. C’est plutôt cette deuxième solution qui est préférée. Paris et plusieurs villes des alentours ont mis en place de nouvelles pistes cyclables, certaines rues sont piétonnisées. C’est une fenêtre d’opportunités pour tester de nouvelles pratiques qui pourront ensuite être pérennisées si c’est concluant.

L’impératif de distanciation physique fait également émerger de nouveaux besoins, notamment la nécessité d’avoir des trottoirs plus larges…

C’est une question centrale. Aujourd’hui, toute la place est donnée à la voiture alors qu’en Ile-de-France, la marche est le premier mode de déplacement, environ 17 millions d’allées et venues quotidiennes. Le confinement et le fait d’être limité dans nos déplacements a également poussé les gens à réinvestir leur quartier. La marche favorise la proximité et donc la vie locale, les commerces de quartier.

Il y a néanmoins une contradiction entre distanciation sociale et densité de population. Est-ce que les métropoles comme Paris pourraient progressivement se vider ?

Je ne crois pas que Paris se videra de ses habitants ! Certes, le télétravail a plutôt bien fonctionné et pourrait donner l’envie à certains de s’éloigner un peu de Paris mais tout le monde ne peut pas télétravailler et surtout beaucoup n’ont pas envie de changer de mode de vie, de s’éloigner de leurs proches… Il y a un sentiment que les villes sont plus dangereuses puisque plus densément peuplées mais c’est également là qu’on trouve des services de proximité, des équipements hospitaliers rapidement accessibles. Le tissu de solidarité locale est également plus dense.

Cette crise ne donnerait donc pas lieu, selon vous, à de gros changements en matière d’urbanisme, à l’instar de ceux du baron Haussmann…

On parle effectivement plutôt d’aménagements, il faut composer avec le bâti déjà existant. La crise sanitaire a souligné les inégalités en matière de logement et la nécessité d’accélérer la rénovation du parc social mais on ne va pas repartir de zéro. En revanche, ce sur quoi nous avons une marge de manœuvre, ce sont les espaces intermédiaires. On pourrait imaginer des lieux de quartier, à mi-chemin entre le parc public et le jardin privé. A Londres, par exemple, certains parcs sont réservés aux habitants d’un quartier, eux seuls en ont la clé. Il y a des projets dans des villes espagnoles pour imaginer des espaces verts au sein du quartier. Il faut repenser l’espace public pour donner plus de place à la nature.

La fermeture des parcs et jardins et la bétonisation de nos villes ont effectivement été décrites par de nombreux Parisiens comme l’un des éléments les plus pesants du confinement…

La crise a mis en lumière la nécessité de repenser le rapport de la nature au sein de la ville. L’enfermement nous a fait réaliser à quel point l’absence de nature, d’espaces extérieurs jouait sur notre état psychologique. Ce n’est pas pour rien que de nombreux hôpitaux psychiatriques ont des jardins thérapeutiques. Cette idée de réimplanter de la nature en ville est imbriquée avec celle de la baisse de la pollution, de repenser nos modes de déplacements…