Coronavirus en Seine-Saint-Denis : La sortie de la précarité alimentaire n’aura pas lieu le 11 mai, ni même le 2 juin

PAUVRETE Les associations d'aide redoutent que la crise alimentaire qui frappe un des départements les plus pauvres de France ne dure longtemps après le déconfinement

Guillaume Novello

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Les associations ont vu leurs distributions alimentaires bondir en Seine-Saint-Denis avec le confinement, comme ici le 22 avril à Clichy-sous-Bois avec l'association ACLEFEU.
Les associations ont vu leurs distributions alimentaires bondir en Seine-Saint-Denis avec le confinement, comme ici le 22 avril à Clichy-sous-Bois avec l'association ACLEFEU. — AFP
  • La Seine-Saint-Denis est confrontée à une grave crise alimentaire liée à celle du coronavirus. Les associations ont vu bondir le nombre de personnes qu’elles accueillent.
  • Cette situation de forte précarité alimentaire devrait se poursuivre bien au-delà du déconfinement progressif annoncé par le gouvernement, en raison notamment de la crise économique.
  • Les acteurs dyonisiens demandent à l’Etat une aide conséquente et pérenne pour sortir ces personnes de la peur d’avoir faim.

« Le 11 mai, ce ne sera pas un coup de baguette magique. » Philippe Portmann, secrétaire général de la fédération de la Seine-Saint-Denis du Secours populaire, est inquiet pour l’avenir proche. La crise alimentaire, intimement liée à celle du coronavirus et qui frappe durement ce département francilien, ne disparaîtra pas avec le début du déconfinement. « Des gens qui étaient sur le fil du rasoir et qui sont tombés dans la précarité alimentaire avec le confinement, ne vont pas en sortir comme ça tout de suite et on sera amenés à les aider sur une longue période, craint-il. Il faudra plusieurs mois pour que la situation se rétablisse, sans doute pas avant 2021. »

« Ça ne va pas s’arrêter le 11 mai car beaucoup n’ont plus de revenus à cause du confinement, ont vu leur travail s’arrêter », abonde la Croix-Rouge de la Seine-Saint-Denis. Et la reprise économique qui s’annonce compliquée ne va pas arranger les choses. « Typiquement, ceux qui bossent dans la restauration ou la culture, ils vont galérer », précise Philippe Portmann. Pis, le 93 risque d’être déconfiné plus tardivement que les autres départements. « Compte tenu de l’impact de l’épidémie en Seine-Saint-Denis, je m’attends à ce que le déconfinement y soit plus long et plus strict », réagissait ainsi dans un communiqué Stéphane Troussel, le président du conseil départemental aux annonces d’Edouard Philippe mardi. Et le département prévoit que cela « va renforcer la précarité alimentaire dans le territoire ».

Hausse générale des besoins

Or la Seine-Saint-Denis est déjà au bord du gouffre. « On a quadruplé le nombre de familles que nous aidons dans notre centre à Sevran », indique la Croix-Rouge. De son côté, le responsable du Secours populaire affirme avoir « connu une hausse d’environ 50 % en termes de volumes de denrées distribuées et de personnes accueillies ». « C’est une moyenne départementale mais il y a des lieux où ça a doublé, à Saint-Denis, à La Courneuve, à Pantin », égrène-t-il. Le 1er avril, le département rouvrait une cuisine centrale de collège pour y préparer 2.000 repas par jour. « Aujourd’hui, nous sommes à 6.000 repas que nous fournissons à une cinquantaine d’associations dans 26 villes, c’est bien au-delà de nos premières prévisions », indique le conseil départemental.

Et surtout, le profil des personnes en difficultés s’est diversifié. « Viennent chez nous des travailleurs précaires comme les intérimaires, les intermittents du spectacle, des femmes isolées avec enfants, des étudiants qui ont perdu leurs jobs d’appoint, des migrants », énumère Philippe Portmann, qui conclut : « on a un public qu’on voyait peu ou pas qui vient taper à notre porte. »

« On ne voit pas beaucoup d’argent arriver »

Mais pour les associations, le plus dur arrive. « On accueille tant qu’on peut distribuer », explique le secrétaire général. Mais jusqu’à quand ? « On dépense mais on n’a pas de recettes, s’inquiète-t-il. Les recettes des braderies, des initiatives solidaires et autres ne sont plus là et ne sont pas compensées. Ça va nous poser une réelle difficulté à court terme. » « On continuera à distribuer de la nourriture quelques semaines après le début du déconfinement mais on n’espère pas beaucoup plus car ça va devenir compliqué, s’alarme la Croix Rouge. Nous sommes beaucoup tributaires des dons, et par exemple au début du confinement, on recevait des dons des entreprises qui avaient commandé des repas pour leurs salariés, mais aujourd’hui, les entreprises n’ont plus de stocks de nourriture donc ça devient difficile. »

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Philippe Portman en appelle aux pouvoirs publics pour sortir de cette crise : « Ils nous demandent de faire de la distribution alimentaire, mais ce n’est pas une solution pérenne. On nous demande d’y aller mais on ne voit pas beaucoup d’argent arriver des pouvoirs publics. » A la Croix-Rouge, on salue néanmoins, le soutien des collectivités locales. « Nous avons reçu de l’aide de la région et du département donc a priori, ça devrait être bon, ils ont toujours su se mettre à niveau. » Du côté du département, qui rappelle que l'aide de 60 euros promise aux familles de 25.000 collégiens de la Seine-Saint-Denis devrait arriver en fin de semaine ou en début de semaine prochaine, on pointe volontiers l’insuffisance des aides gouvernementales. « Ce qu’on demande c’est que l’effort de l’Etat soit pérenne et pas un one-shot. Les 150 euros annoncés par Macron n’étaient pas suffisants sur le moment et ne le sont pas dans la durée. »