Coronavirus : Tous masqués à Sceaux… L’arrêté du maire qui interroge

REPORTAGE Déplorant un relâchement dans le respect des règles du confinement, Philippe Laurent, maire de Sceaux, dans les Hauts-de-Seine, a pris une mesure supplémentaire. Celle de se couvrir obligatoirement la bouche et le nez quand on sort. Une initiative respectée ?

Fabrice Pouliquen

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Depuis ce mercredi 8 avril, se couvrir la bouche et le nez est obligatoire à Sceaux (Hauts-de-Seine).
Depuis ce mercredi 8 avril, se couvrir la bouche et le nez est obligatoire à Sceaux (Hauts-de-Seine). — F.Pouliquen/20Minutes
  • Depuis ce mercredi, la ville de Sceaux va plus loin que les actuelles mesures restrictives adoptées sur l’ensemble du territoire dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire.
  • Les habitants de cette ville des Hauts-de-Seine doivent désormais obligatoirement se couvrir la bouche et le nez lorsqu’ils sortent. « Une mesure de bon sens », estime le maire, Philippe Laurent, qui justifie la mesure par le relâchement constaté ce week-end.
  • Ce mercredi matin, l’arrêté était globalement respecté des Scéens. Mais pas pour autant compris de tous.

 

Un masque de sommeil, de ceux que l’on enfile dans les avions, blanc avec des petits pois jaunes et agrémenté d’une fleur sur le côté. S’il fallait élire la trouvaille la plus originale pour se protéger le nez et la bouche, ce mercredi matin à Sceaux, dans les Hauts-de-Seine, Thibaut et Sybel ne seraient sans doute pas loin des premières places. Challengés par Thierry, dont le masque conçu à partir d’une serviette en papier aux motifs à fleurs était aussi du plus bel effet.

« J’ai tapé "masque" sur Google et je suis rapidement tombé sur un tutoriel très simple, raconte ce retraité, croisé rue Houdan, l’artère commerçante de Sceaux. Vous pliez la serviette en accordéon, vous mettez l’élastique, vous rabattez, vous fixez le tout avec des agrafes, et le tour est joué. »

« En aucun cas, j’impose le port d’un masque chirurgical ou FFP2 »

La technique est en tout cas validée par Philippe Laurent, maire UDI de Sceaux. Depuis lundi, l’élu est sous le feu des médias pour être l’un des maires à vouloir aller plus loin que les actuelles mesures restrictives adoptées sur l’ensemble du territoire, dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire face au coronavirus.

Philippe Laurent n’impose pas un couvre-feu, n’interdit pas le bricolage et le jardinage entre 9h et 15h, ou n’a pas enlevé les bancs publics pour éviter les rassemblements. En revanche, il a pris un arrêté, effectif depuis ce mercredi matin, qui oblige les habitants de sa ville, de plus de 10 ans, à se couvrir le nez et la bouche avant de sortir. Au risque, sinon, de recevoir une amende de 38 euros ? Une sanction qu’écarte pour l’instant Philippe Laurent, qui préfère en appeler au bon sens de ses administrés. « En aucun cas, j’impose le port d’un masque chirurgical ou FFP2, insiste-t-il. Un masque artisanal, une écharpe ou un foulard peuvent faire l’affaire, du moment que la bouche et le nez sont couverts. Ce n’est pas un effort insurmontable. Beaucoup le font déjà. »

Quelques visages sans masques ce mercredi matin

Pour justifier sa décision, le maire s’appuie sur plusieurs avis scientifiques. Notamment celui de l’Académie de médecine, qui a jugé vendredi 3 avril qu’un masque « grand public » devrait être rendu obligatoire pour les sorties pendant et après le confinement. Il s’appuie aussi sur le « net relâchement quant au respect du confinement » constaté ce week-end dans sa ville. « Beaucoup trop de monde dans le centre-ville et sur la coulée verte et, surtout, beaucoup trop proches les uns des autres, peste-t-il. On aurait dit un week-end normal de printemps. »

Sceaux, ville de cancres ? « Pas plus qu’ailleurs, répond Thibaut. Mais ici, les commerces se concentrent essentiellement dans une seule et même rue, si bien que le relâchement était peut-être plus visible que dans d’autres villes ». Ce mercredi matin, les Scéens étaient encore nombreux à arpenter les rues du centre-ville. Y compris, pour certains, la bouche et le nez à l’air. Comme Claudine, qui n’avait pas entendu parler de l’arrêté. « Je ne suis pas sur les réseaux en permanence et je coupe un peu les médias ces temps-ci, pour ne pas être bombardée d’informations anxiogènes », concède-t-elle. Ou comme de nombreux joggeurs à tourner autour du parc de Sceaux. « Impossible de courir avec un masque », justifient Terrence et Cynthia, qui se disent tout de même prêts à revêtir des masques, à l’avenir, pour leurs autres sorties.

Globalement respecté… mais compris ?

Ces quelques exceptions mises à part, la grande majorité des Scéens respectait l’arrêté. Le comprendre, en revanche, c’est une autre histoire. Equipés tous deux d’un masque FFP2, Antoine et Valérie sont parmi ceux qui applaudissent la décision de leur maire. Sans se dire collapsologues, cette mère et son fils expliquent se préparer depuis des années à l’éventualité d’une crise sanitaire de ce genre, et goûtent très peu l’attentisme du gouvernement dans la gestion de cette crise sanitaire. « On aurait dû appliquer d’emblée les mesures aussi strictes que celles adoptés en Chine, lance Antoine. Cela vaut pour cette obligation de couvrir la bouche et le nez, qui aurait dû être prise dès le premier jour de confinement. Et pas tant par le maire de Sceaux, mais par l’État. »

« Si on veut reprendre au plus vite le travail, nous allons bien être obligés de tous en mettre, des masques », lance pour sa part Marie-Noël, qui a quelques masques chirurgicaux en réserve et s’est confectionnée d’autres en tissus avec de vieilles serviettes. « Ce n’est pas non plus mer à boire », ajoute Thibaut.

D’autres Scéens, à l’inverse, émettent des réserves. C’est le cas de Maud et Marianne, interrompues en pleine conversation à ce sujet. « Il aurait fallu commencer par faire appliquer les mesures déjà décrétées dans le cadre du confinement, glisse la première, qui déplore les trop nombreux attroupements de personnes constatés à Sceaux, ou encore le grand nombre de joggeurs à arpenter la ville bien que cette activité soit désormais interdite entre 10h et 19h dans les Hauts de Seine. Comme à Paris.

« Un arrêté qui affaiblit le message du gouvernement »

« J’aurais compris cet arrêté s’il avait été accompagné d’une distribution de masques aux habitants, comme le prévoit Nice, ou, au moins, d’explications sur la manière de rendre les masques confectionnés chez soi les plus efficaces, indique pour sa part Marianne. Faute de mieux, elle s’est confectionné une protection artisanale avec une écharpe, sans être convaincue d’être plus protégée pour autant. Une question qu’on se pose aussi forcément avec Thierry, dont le masque fabriqué avec une serviette de papier a fini par se trouer en son milieu.

Jean-Christophe Dessanges, candidat de la liste Sceaux Avance [soutenue par LREM, le MoDem et Génération Ecologie], opposé à Philippe Laurent dans ces municipales 2020, voit dans cet arrêté « un coup de com’». «On ignore encore beaucoup de choses sur la façon dont se propage le virus et il n’y a, quoi qu’il en soit, pas assez de masques chirurgicaux ou FFP2 pour tout le monde, commence-t-il. Dans ce contexte, le message essentiel est celui que martèle le gouvernement : "restez confiné". L’arrêté pris par le maire de Sceaux l’affaiblit, en donnant l’impression aux Scéens qu’ils peuvent sortir, du moment qu’ils se sont couvert le nez et la bouche, même avec une écharpe. » Jean-Christophe Dessanges attendait bien plus alors le maire « sur les dispositifs qu’il aurait pu mettre en place pour accompagner les habitants de la commune à réduire leurs sorties ».

« A aucun moment, nous disons que se couvrir le nez et la bouche pour sortir est une précaution suffisante et donne le droit à sortir quand on veut », se défend Philippe Laurent. Mais l’élu rejette le constat dressé par le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, selon lequel le confinement serait globalement bien respecté en France.​ « On n’a pas eu, ces derniers jours, d’images de centres-villes vides comme on a pu le voir en Italie ou en Chine, lance-t-il. Dans ce contexte, des mesures supplémentaires s’imposent. Quand l’État ne le fait pas, les maires ont le droit d’agir »

Aux maires de prendre ces mesures supplémentaires ?

C’est justement toute la question que soulève l’action en justice intentée par la Ligue des droits de l’homme , qui attaque autant le fond – « l’entrave aux droits et libertés fondamentales » – que la forme, la LDH estimant qu’une mairie n’a pas la compétence pour prendre un tel arrêté.

« Cette action en justice a de positif qu’elle va permettre d’ouvrir le débat », répond Philippe Laurent, qui fait le parallèle avec les arrêtés antipesticides pris cet été et l’automne dernier par des maires de France pour déterminer des zones de non-traitement aux abords des habitations. La ville de Sceaux avait déjà fait parler d'elle sur ce dossier.