Coronavirus à Paris : En pause, l’immobilier ne sait pas ce qui l’attend

MARCHE Face à une crise inédite, les spécialistes du secteur sont contraints à l’expectative

Guillaume Novello
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Face au coronavirus, le marché de l'immobilier parisien est dans l'incertitude totale.
Face au coronavirus, le marché de l'immobilier parisien est dans l'incertitude totale. — Xavier Francolon/SIPA
  • En raison du confinement, le marché de l’immobilier est en pause et les nouvelles transactions sont rarissimes.
  • Différents scénarios de sorties de crise s’ébauchent mais dépendent de facteurs aléatoires tels que la durée du confinement ou l’ampleur de la crise économique.
  • Les spécialistes du secteur envisagent une correction des prix à Paris mais doutent d’une forte diminution de ceux-ci, en raison de l’attractivité de la capitale.

« Aujourd’hui, sur le marché immobilier, on a appuyé sur pause, analyse, incrédule, Laurent Vimont, président de Century 21 France. C’est quelque chose qu’on n’avait jamais connu, c’est inédit. » A l’instar de la société française, l’immobilier, notamment parisien, n’échappe pas au confinement et à ses répercussions. Evidemment les visites ne se font plus donc les ventes sont à l’arrêt. Depuis le début de l’état d’urgence sanitaire, « des nouveaux dossiers, j’en ai eu deux, qui sont des ventes entre voisins dans le même immeuble, pour vous dire que c’est anecdotique », relève Me Thierry Delesalle, porte-parole de la chambre des notaires de Paris.

Néanmoins, si le marché immobilier est en pause, il n’est pas encore en crise. « L’immobilier ne va pas plus mal que le reste, il n’y a pas structurellement de problème immobilier, juge Eric Allouche, directeur exécutif du réseau ERA France. Le logement ce n’est pas du confort, c’est une nécessité impérieuse, donc il y aura toujours besoin d’immobilier. » Mais tout va dépendre de la durée du confinement et de la crise. « Le matelas social français est assez exceptionnel et va permettre de garder des revenus, du pouvoir d’achat, estime Laurent Vimont. Si ça dure deux mois, ça devrait bien se passer mais si ça dure six mois, ça va être compliqué. »

Hausse des successions

En effet qui dit crise longue et dure, dit chômage, dit baisse des revenus et in fine des acquisitions immobilières. Mais, « on n’est pas dans ce cas-là, on restera dans une situation de retard d’acquisition mais qui interviendra tout de même car les besoins restent, juge Eric Allouche. Je ne vois pas pourquoi l’immobilier se casserait la figure. » « Le marché s’est arrêté, va-t-il reprendre ? s’interroge Me Delesalle. Logiquement oui, mais forcément moins fort. »

Le notaire voit plusieurs facteurs qui pourraient affecter les volumes. Craignant une éventuelle baisse de prix, le vendeur préfère retirer son bien en attendant des jours meilleurs. « C’est ce qui s’est passé après la crise de 2008, se souvient-il. Ça peut équilibrer le marché, car il y aurait moins de vendeurs et d’acquéreurs. » Mortalité du coronavirus oblige, Me Delesalle prévoit une hausse des ventes venant de successions tandis que selon lui, « il y aura davantage de divorces en raison du confinement, donc ça conduit à des ventes ». Néanmoins ces hypothèses ont également leurs revers : « Les divorces provoquent aussi des achats car il faut se reloger tout comme les successions, car les gens héritent et du coup rachètent, mais ce n’est pas dans le même timing ». Un sacré imbroglio qui empêche donc de se projeter avec certitude.

Dans la décision d’acheter, la question des taux occupe une place importante. Et ceux-ci, qui ont légèrement augmenté ces derniers mois, devraient rester bas. « C’est ce à quoi on s’attend tous », estime Me Delesalle. « On aura besoin, au sortir de cette crise, de taux qui seront attractifs car on aura besoin de relancer l’économie, je vois mal une économie qui monterait les taux », abonde Eric Allouche.

Le confinement et son impact psychologique

Un autre facteur qui pourrait jouer sur le marché est la fameuse « pierre, valeur refuge ». « Quand on est sur du terrain mouvant, on cherche des points d’accroche, commente joliment le directeur exécutif d’Era. Dans ces périodes-là, il y a de l’irrationnel et la seule chose qui est vraiment rationnelle, c’est l’immobilier. » « Il est évident qu’avec les bouillons que les investisseurs se sont pris en Bourse, il y aura un réflexe d’aller sur l’immobilier, ajoute le notaire. Mais quand on voit la crise de 2008 où il y a eu ce réflexe-là, ça a pris beaucoup de temps car les investisseurs attendent que la Bourse remonte un peu avant de transférer leur épargne. Cela avait été le cas à Paris en 2011 et 2012, où il y a eu énormément de pierre refuge, et les prix ont augmenté pendant deux ans de 20 % par an. »

Enfin l’aspect psychologique du confinement aura également un impact sur le marché immobilier, avancent nos trois spécialistes. « Il y a des gens qui mettront à profit ce temps pour réfléchir à ce qu’ils veulent comme logement, estime Laurent Vimont. Des gens confinés deux mois dans un appartement vont se dire "maintenant on veut une maison", donc ça risque de changer plein de choses. »

« Peut-être que les gens vont avoir envie de petits oiseaux, d’espace, d’air pur, et ça, c’est tout à fait possible, suivant la durée de cette crise », appuie Eric Allouche. « L’élément psychologique est important, impossible de vous dire de combien ça va influencer le marché, mais je pense que ça va être très, très important », indique pour sa part Me Delesalle.

Les bienfaits du télétravail

Or confinement rime souvent avec télétravail et éloignement (à peu près). « Peut-être que certains vont prendre goût au télétravail et peut-être qu’ils vont se dire en regardant les prix de l’immobilier "est-ce que ça ne vaut pas le coup d’aller un peu plus loin ?" », s’interroge Eric Lellouche. Et l’exode des Franciliens en province peut aussi donner des idées. « Quand on voit l’immobilier à Paris et ailleurs et quand on a goûté à un endroit un peu plus retiré, on peut y prendre goût et se poser la question », avance-t-il. Le notaire envisage en Ile-de-France un éventuel « regain de l’immobilier vert [zones rurales, maisons de campagne]. Il peut y avoir ce courant-là en raison de ce qu’on vit en ce moment, de notre réflexion sur la vie. »

Sur la question de l’évolution des prix, l’incertitude est maîtresse. « Je suis de ceux qui considèrent qu’il faut dire à la question des prix "je ne sais pas", affirme Laurent Vimont. On est encore sur un marché très tendu, où il y a plus de gens qui veulent acheter que de gens qui veulent vendre, donc le sujet des prix est prématuré. » Néanmoins, la spécificité du marché parisien où l’offre est submergée par la demande rend improbable une chute des prix. « Je n’y crois absolument pas, avance Eric Lellouche, tout simplement parce que la demande est là. Les prix continuent à monter, c’est souvent beaucoup plus de 10.000 euros du mètre, dès qu’il y a un peu de cachet. »

« Je pense qu’il y aura une correction des prix, une baisse, estime pour sa part Me Delesalle. Mais je ne crois pas qu’il faut s’attendre à une baisse à 20 %. Il y a tellement d’acquéreurs sur le marché. Aujourd’hui, si vous avez un bien à vendre, vous avez 6-7 acquéreurs en face. Si vous en avez 3-4, ce sera un peu différent mais de là à ce qu’il y ait un retournement de marché et qu’il y ait pour un bien à vendre un demi-acquéreur… »