Génération identitaire: Au tribunal de Bobigny, les militants «assument» l'intrusion sur le toit de la CAF de Seine-Saint-Denis

COMPTE-RENDU Ce jeudi, dix-neuf membres de Génération identitaire étaient jugés à Bobigny pour « entrave à l’exercice de la liberté du travail » après une intrusion sur le toit de la Caisse d’allocations familiales (CAF) de Seine-Saint-Denis

Hélène Sergent

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Dix neuf membres de l'association d'extrême droite "Génération identitaire" étaient renvoyés jeudi 12 mars 2020 devant le tribunal correctionnel de Bobigny.
Dix neuf membres de l'association d'extrême droite "Génération identitaire" étaient renvoyés jeudi 12 mars 2020 devant le tribunal correctionnel de Bobigny. — AFP
  • Parmi les dix-neuf prévenus renvoyés devant le tribunal correctionnel de Bobigny, seuls six d’entre eux étaient présents à l’audience.
  • Etudiants ou actifs, ces jeunes hommes et femmes s’étaient introduits en mars 2019 sur le toit de la CAF de Seine-Saint-Denis pour déployer une banderole xénophobe.
  • Le parquet a requis des peines allant de trois à huit mois de prison avec sursis.

« De l’argent pour les Français, pas pour les étrangers ! » Voilà la phrase xénophobe, signée de l’association d’extrême droite Génération identitaire, et déployée le 29 mars 2019 sur la façade de la Caisse d’allocations familiales (CAF) de Seine-Saint-Denis. Ce jour-là, dix-neuf militants identitaires sont interpellés et placés en garde à vue. Un an plus tard, six d’entre eux sur les dix-neuf renvoyés devant le tribunal correctionnel de Bobigny ont fait le déplacement. Jugés ce jeudi devant la 16e chambre, ils encourent une peine maximale de trois ans de prison et 45.000 euros d’amende.

À la barre, les cinq jeunes hommes et une jeune femme âgés de 34 à 19 ans ont tous « assumé » cette action « coup de poing » massivement relayée à l’époque sur les réseaux sociaux. Renvoyés pour « entrave à la liberté de travail », aucun n’a en revanche revendiqué sa participation à l’organisation de cette action. Aucun n’a été également en mesure d’affirmer qui, parmi les militants présents ce jour-là, avait fixé sur la grille d’entrée du bâtiment des panneaux en carton indiquant « CAF occupée. Défense d’entrer ».

Ni « dégradations », ni « violences »

Si le tribunal a été saisi ce jeudi, ce n’était pas pour juger les mots apposés sur la banderole du groupuscule. Mais pour évaluer dans quelle mesure l’intrusion des militants sur le toit de la CAF de Seine-Saint-Denis a pu empêcher les salariés de ce service public de travailler. Pour comprendre comment l’action s’est déroulée, le président s’est appuyé sur le récit des policiers intervenus ce 29 mars 2019. Arrivés dès 7 h du matin aux abords du bâtiment situé à Bobigny, les membres de Génération identitaire ont emprunté un escalier de secours accessible à l’arrière de l’établissement.

Équipés d’une échelle de 4 mètres de haut pour accéder au toit, les militants ont déployé leur banderole, allumé des fumigènes et immortalisé l’action pour la relayer sur Internet. « Aucune dégradation ou violence n’ont été constatées sur place », a toutefois précisé le président. Le personnel administratif de la CAF a été évacué du bâtiment « pour des raisons de sécurité » avant l’intervention des forces de l’ordre appelées pour déloger les jeunes militants. Mais dans cette procédure, aucun élément n’a permis de démontrer que les membres du groupuscule étaient entrés à l’intérieur des locaux.

Une occupation « pacifique »

Conscients de l’enjeu judiciaire, les six militants présents ont tous usé des mêmes arguments de défense. Plusieurs ont ainsi plaidé « l’effet de groupe ». « Vous aviez conscience que cet escalier, quand vous l’empruntez, vous n’avez pas le droit de le faire ? », a demandé aux uns et aux autres la représentante du ministère public. « Non j’en avais pas vraiment conscience, je suivais juste, je me suis pas posée de question », répond Emilie-Jeanne, étudiante de 21 ans, seule femme parmi les prévenus présents à l’audience. Le plus âgé d’entre eux, employé à la mairie de Beaucaire dans le Gard abonde : « Non, on a ni essayé ni tenté d’aller dans les locaux, on a juste utilisé un escalier libre d’accès (…) c’était pas fermé, donc on sait pas où l’interdit commence. »

Quant aux panneaux précisant sur la grille d’entrée du bâtiment : « Défense d’entrer, CAF occupée », impossible de savoir qui est à l’origine de cette initiative. Idem sur l’organisation de l’action en elle-même. « J’ai pas eu connaissance d’un groupe WhatsApp, c’était du bouche-à-oreille », tente un militant, autoentrepreneur dans la communication installé dans le sud de la France. Un cadre du mouvement très actif sur Twitter, Johan S., 29 ans, est interrogé sur l’usage du mot « occupation » pour relayer l’action sur les réseaux sociaux. « Nous disons que 'la CAF est occupée'. Mais quand on regarde le détail des communiqués, on stipule bien que nous occupons pacifiquement le toit de la CAF », lâche-t-il.

Huit à trois mois de prison avec sursis

Hésitants et peu diserts sur les contours de cette opération, les prévenus ont volontiers laissé leur avocat, Pierre-Vincent Lambert, contrecarrer les réquisitions du parquet. Comme l’a rappelé la magistrate du ministère public, pour que l’entrave soit reconnue, il faut qu’elle soit commise soit avec violence ou destruction ou par « voie de fait ». « Ici, la voie de fait se résume à ceci », a plaidé l’avocat niçois, brandissant l’un des cartons accroché à la grille de la CAF. « Il ne faut pas être Goldorak pour décrocher ces panneaux (…) aucun salarié n’a déposé plainte, aucun n’est présent ici dans la salle, aucun n’a été empêché de travailler », a lancé l’avocat avant de plaider la relaxe pour l’ensemble de ses clients.

Une version contestée par la procureure Aurélie Lebreton, qui a requis des peines allant de 8 à 3 mois de prison avec sursis à l’encontre des jeunes militants. En préambule, elle a tenu à rappeler que plusieurs d’entre eux étaient également renvoyés dans une autre procédure après une première intrusion organisée en 2018 à Marseille dans les locaux de l’association SOS Méditerranée. Qualifiant le groupe de « noyau dur », elle a fustigé la désinvolture des treize prévenus absents, « l’absence de regret » des six présents et leur « fausse naïveté » sur la nature des messages affichés à l’entrée du bâtiment et jugés « autoritaires » par la magistrate. Et est-ce qu’on ne peut pas penser raisonnablement que les salariés ont eu une crainte d’entrer dans leurs bureaux avec 19 individus hostiles à leur activité qui allument des fumigènes sur le toit du bâtiment ? » Une question à laquelle le tribunal répondra ce vendredi 13 mars, le délibéré sera rendu à 13 h.