Paris : Le Marais LGBT+ se meurt-il ?

SOCIETE La librairie LGBT+ Les mots à la bouche contrainte à la fermeture est devenue le symbole d’un quartier en proie à une gentrification agressive, au point d’en devenir un sujet des élections municipales

Romain Lescurieux

— 

La librairie Les Mots à la bouche, à Paris
La librairie Les Mots à la bouche, à Paris — Les mots à la bouche
  • La dernière librairie LGBT+ du Marais va devoir déménager de son site historique.
  • Les gérants doivent désormais quitter les lieux avant le 31 mars prochain.
  • Cette fermeture cristallise beaucoup de mutations et de questionnements sur l’avenir du quartier. De Paris en général.

« Ça devient l’avenue Montaigne ici ! », claque Christophe, 59 ans, au comptoir de l’Open Café, à l’angle des rues des Archives et Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, dans le 4e arrondissement de Paris. Célèbre bar gay du quartier, ce rade historique commence toutefois à faire figure de résistant, là où les grandes enseignes pullulent, tout comme les marques de luxe et les « flagship », les concept-stores et pâtisseries « instagrammables » et autre épicerie hype italienne bondée pour un bout de parmesan. « Les boutiques gays ferment les une après les autres. Il n’y a plus que des fringues, des chaussures. Mais le luxe n’a pas sa place dans le Marais », se désole Christophe. Les clients à côté de lui, acquiescent de la tête.

Symbole de cette mutation du quartier : La fermeture imminente de la première et unique librairie LGBT+ de France Les mots à la bouche, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Face à l’explosion des prix des loyers, cet établissement n’a en effet pas pu renouveler son bail et les gérants doivent désormais quitter les lieux avant le 31 mars prochain. « Fin juin, le propriétaire n’a pas renouvelé notre bail de façon à pouvoir augmenter de trois fois le loyer avec les suivants », explique à 20 Minutes, Nicolas Wanstok, libraire depuis treize ans. En l’occurrence, c’est un magasin Dr. Martens qui s’installera en lieu et place de la librairie contrainte à sortir les cartons. Et dire adieu au Marais ?

« Une dizaine de lieux ont été identifiés »

Ces derniers mois, la mairie du 4e arrondissement et la mairie de Paris affichent leur « profond » attachement à la librairie. « Les mots à la bouche est une librairie parisienne historique que nous voulons protéger et à laquelle nous sommes très attachés. Peut-être autant que la maison de Victor Hugo », réagit auprès de 20 Minutes, Christophe Girard, adjoint à la maire de Paris pour la culture

Et ce, tout en cherchant des solutions face à une situation jugée « classique » par le maire du 4e et candidat Paris en commun dans le centre de Paris, Ariel Weil. « Nous les aidons beaucoup, nous mobilisons le parc des bailleurs sociaux pour eux, poursuit-il. A ce jour, une dizaine de lieux ont été identifiés, dans le 4e, le 3e et le 11e. » C’est cet arrondissement qui serait à l’heure actuelle privilégié, synonyme de départ du Marais, un village refuge, de lutte, de visibilité, devenu invivable financièrement.

« C’est l’âme du Marais qui disparaît »

Fondée au début des années 1980 par Jean-Pierre Meyer-Guiton, militant du Groupe de libération homosexuelle (GLH), Les mots à la bouche a fait partie des « institutions » fondatrices du Marais LGBT+, contribuant à faire émerger l’identité de ce quartier parisien. « On a fondé le quartier. Il faut imaginer l’époque. Là, à l’angle, il y avait un bar gay Le Central, maintenant c’est une bijouterie. Les gays allaient de bars en bars, passaient dans la librairie. Il y avait du monde tous les soirs jusqu’à deux heures », détaille un brin ému Nicolas Wanstok, devant la devanture bleue de la librairie. « Maintenant, est-ce qu’on fait bloc ou on admet que c’est fini ? En réalité, c’est déjà fini. Les autres commerces gays vont aussi se prendre une augmentation drastique de loyers dans les prochaines années. L’hypergentrification va s’accentuer », déplore-t-il.

Le quartier du Marais à Paris
Le quartier du Marais à Paris - R.LESCURIEUX / 20Minutes

Pour Christophe, au zinc de l’Open, l’âme originelle du Marais partirait avec Les mots à la bouche. « C’est l’âme du Marais qui disparaît. L’ambiance, les rencontres… la vie va partir », explique celui qui est arrivé à Paris il y a 36 ans, année de l’ouverture de la librairie. « Ce quartier m’a permis une reconnaissance et m’a permis de vivre plus librement », rembobine-il. Si cette « mort » est sur toutes les lèvres dans le quartier, elle l’est aussi sur celles des candidats à l’élection municipales. Et pour cause. Elle cristallise beaucoup de mutations et de questionnements sur l’avenir du quartier. De Paris en général.

Les Mots à la Bouche sur les lèvres des candidats

Présente à la librairie, ce jeudi, Danielle Simonnet, candidate affiliée LFI, est venue « soutenir cette librairie qui subie la spéculation et la finance prédatrice dans ce quartier uniformisé ». De son côté, Julie Boillot, directrice adjointe de campagne de Benjamin Griveaux (LREM) a réagi sur Twitter à cette fermeture : « On peut multiplier les exemples. Définitivement, Paris a besoin d’un plan Marshall pour garder son âme ».

David Belliard, candidat EELV, martèle qu’il « faut sauver cette librairie ». « C’est un lieu d’émancipation pour toute une génération dont je fais partie. Nous sommes face à la disneylandisation du Marais », dit celui qui veut créer « d’autres endroits dans Paris, des zones de bienveillance pour la communauté LGBT ». 

« On sera toujours minoritaires, donc il faudra toujours se battre »

« Le quartier gay était a Saint-Germain-des-Près dans les années 1960, à Saint-Anne dans les années 1970. Dans le Marais dans les années 1980. Jusqu’ici tout le monde bougeait ensemble. Là, la tendance est plus de diffuser un peu partout dans la ville par îlot », analyse Nicolas Wanstok. Et d’ajouter : « Mais il faudra toujours des lieux communautaires. Car on sera toujours minoritaires, donc il faudra toujours se battre ». Un phénomène de déplacement l’on retrouve dans de nombreuses villes dans le monde et qui n’est pas nécessairement négative.

« On a tendance à observer à Paris, comme ailleurs, une diffusion plus large et plus éclatée des lieux et de la vie LGBT dans les métropoles aujourd’hui. D’abord la déconcentration spatiale vers des quartiers plus périphériques et plus abordables économiquement » explique à 20 Minutes, Colin Giraud, maître de conférences en sociologie à l’université Paris Nanterre et auteur de Quartiers Gays (ed. PUF). « Mais ce déplacement géographique correspond souvent à d’autres types de lieux, d’événements et de populations qui se diversifient par rapport au modèle uniforme des hommes gays blancs de classes moyennes et supérieures », poursuit-il. Selon lui, « la déconcentration spatiale accompagne souvent la diversification sociale au sein même des minorités de genre et de sexualité avec des positions de genre, des orientations et des façons de la vivre moins conformistes et stéréotypées qui impliquent des femmes, des personnes trans et non binaires, des milieux sociaux et sexuels plus variés sans doute ».

Quid du centre d’archives LGBT ?

Et à l’arrivée, que restera-t-il des amours du Marais ? Des plaques au mur, une poignée de bars, des passages piétons arc-en-ciel… « Et une plaque ci-gît Le Marais », rigole sombrement Christophe concernant les futurs vestiges du quartier. « Ça laisse toujours des traces quand un quartier gay a été quelque part. Il restera un ou deux établissements. Mais c’est tout », note Nicolas Wanstok pour qui ce déménagement rouvre aussi la question d’un centre d’archives LGBT+ « nécessaire et demandé par la communauté ».

En débat depuis plusieurs années, le centre est l’objet de discussions avec la mairie, sur son organisation, sa gestion, et son emplacement. « Finalement, on s’en fiche presque où il va ouvrir mais il faut qu’il ouvre le plus vite possible. Et ce, dans un lieu autogéré comme le souhaitent les militants ».