Mendicité : « On donne pour faire du bien et donc pour se faire du bien »

INTERVIEW Quelque 3.000 SDF vivent dans les rues de la capitale. Pourquoi donne-t-on à certains et pas à d’autres ? Eléments de réponse avec Julien Damon, professeur de sociologie à Sciences po et spécialiste de la question

Propos recueillis par Caroline Politi

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Une femme donne à un homme sans-abri.
Une femme donne à un homme sans-abri. — CHARLY TRIBALLEAU / AFP
  • Les dons varient d’une personne à l’autre, en fonction de notre sensibilité, de notre vécu.
  • La mendicité est bien plus structurée qu’elle ne peut apparaître au premier abord.
  • Les SDF sont mieux acceptés en France que dans certaines sociétés européennes.

Pourquoi donne-t-on toujours au même homme assis devant la bouche de métro et non à cet autre qui fait la manche quelques mètres plus loin ? Pourquoi ressent-on parfois un malaise devant un SDF et de la compassion pour un autre ? Alors que plus de 3.000 personnes vivent dans les rues de la capitale en ce début d’hiver, 20 Minutes s’est penché sur ce qui motive nos dons. Eléments de réponse avec Julien Damon, professeur de sociologie à Sciences po.

Pourquoi donne-t-on à un SDF et pas à un autre ? Sur quels critères, conscients ou non, fait-on notre « choix » ?

On donne parce que telle ou telle personne nous semble digne de notre don mais nous sommes touchés de manière différente par une même situation. Par exemple, certains vont être plus généreux avec les plus âgés parce qu’ils estiment qu’ils en ont vraiment besoin alors que les plus jeunes peuvent trouver du travail. A l’inverse, d’autres préfèrent épauler ces derniers pour qu’ils s’en sortent. Les ressorts, souvent inconscients d’ailleurs, varient également d’un individu à l’autre : on donne parfois parce qu’on s’identifie ou au contraire une situation trop proche de la nôtre peut nous repousser. Il n’y a pas une règle bien précise, chacune bricole en fonction de son histoire, ses valeurs, ses émotions. Dans les grandes villes, on est quotidiennement sollicités, on ne peut pas donner à tous, chacun développe ses propres stratégies.

Certains, à l’inverse, ne donnent jamais. Sont-ils indifférents face à cette misère ?

Personne n’est totalement indifférent. Lorsqu’on détourne le regard ou qu’on fait semblant de ne pas voir, c’est qu’on ressent déjà de la gêne, parfois de l’agacement d’être régulièrement sollicités. D’une manière générale, on observe deux types de comportements vis-à-vis de la mendicité. Ceux qui vont donner presque systématiquement à une personne bien précise et ceux qui ne donnent jamais. Différentes raisons peuvent expliquer cela : parce qu’ils sont égoïstes, parce qu’ils n’en ont pas les moyens, parce qu’ils estiment qu’ils contribuent déjà par leurs impôts aux dispositifs déployés. Certains y mettent également un jugement moral : ils ne donnent pas pour ne pas encourager des comportements qu’ils jugent déviants. Ils craignent, par exemple, que leur don serve à acheter de la drogue ou de l’alcool.

Certains mendiants jouent de la musique dans les transports ou vendent un magazine, d’autres distribuent des petits papiers pour « raconter » leur situation ou font des discours. Y a-t-il des « techniques » en matière de mendicité ?

Bien sûr, il ne faut pas croire que la mendicité est une activité totalement spontanée et désorganisée. Il faut repérer des lieux, savoir se démarquer et apitoyer, quitte parfois à s’appuyer sur des artifices. Quelques-uns peuvent simuler des handicaps ou amplifier une situation pour qu’elle apparaisse plus dure qu’elle ne l’est en réalité – ce qui ne signifie pas qu’elle soit simple. D’autres vont miser sur l’humour ou même faire des petites mises en scène pour retenir l’attention. La mendicité est bien plus structurée qu’elle ne peut apparaître au premier abord. Elle est même parfois exploitée par des réseaux qui vont envoyer des enfants mendier.

Il y a, en France, une crainte de plus en plus prégnante d’être précarisé. Cette peur pousse-t-elle à donner ?

Il n’y a pas d’études pour savoir qui donne aux SDF, donc on ne peut pas savoir si une classe sociale est surreprésentée. Mais cette crainte de la précarisation – une spécificité française – fait qu’on se sent plus proches des personnes sans-abri. Dans certains pays du nord et de l’est de l’Europe, il y a très peu de mendicité, tout simplement parce que personne ne donne.

Lorsqu’on donne, le fait-on de manière totalement désintéressée ?

On donne pour faire du bien et donc pour se faire du bien. Il n’y a jamais de générosité totalement innocente, ou peut-être quelques êtres extraordinaires ! D’une manière générale, on se sent mieux après avoir aidé quelqu’un mais faire une B.A. n’a rien de contestable.