Mort d’une directrice d’école dans sa maternelle : Les chefs d’établissement de Pantin sous le choc

EDUCATION Christine R. a été retrouvée morte lundi dans le hall de son école maternelle. Elle avait envoyé des lettres à ses collègues à la tête d’autres écoles de la ville

Delphine Bancaud

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Illustration d'une école maternelle.
Illustration d'une école maternelle. — D.Bancaud/20 minutes
  • Christine R. a été retrouvée morte sur son lieu de travail et a laissé une lettre à charge contre l’Education nationale.
  • Du coté des directeurs d’école de Pantin, l’émotion est grande. D’autant que les propos de Christine R. font écho à ce qu’ils vivent au quotidien.
  • Un rassemblement est prévu ce jeudi soir à Pantin en hommage à Christine R.

« Son métier a fini par la tuer », lance Marie*, directrice d’une école maternelle à Pantin (Seine-Saint-Denis), qui souhaite garder l’anonymat, après le décès de Christine R., retrouvée morte lundi dans le hall de l’école maternelle Méhul, qu’elle dirigeait dans cette même ville. L’hypothèse du suicide est privilégiée, dans l’attente des résultats de l’autopsie.

Dans un communiqué publié ce jeudi, le rectorat de l’académie de Créteil déclare qu'« une enquête de l’Inspection générale de l’administration de l’Education nationale et de la recherche » a été lancée et que « le comité d’hygiène, sécurité et conditions de travail de l’académie de Créteil a été également saisi ». Le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, a lui aussi réagi sur Twitter, en faisant part de sa « profonde tristesse pour la directrice de l’école de Pantin et pour la communauté éducative de toute la ville ».

« Elle voulait que tout soit parfait c’est ce qui l’a tuée »

Du coté des directeurs d’école de Pantin, l’émotion est d’autant plus grande, qu’une quinzaine d’entre eux ont reçu mardi une lettre de Christine. R, vraisemblablement rédigée le jour de sa mort, dans laquelle elle mettait en cause l’Education nationale. « La succession d’inspecteurs qui passe à Pantin ne se rend pas compte à quel point tout le monde est épuisé », a écrit la directrice dans une lettre que 20 Minutes s’est procurée. « Les directeurs sont seuls ! Seuls pour apprécier les situations (…). Les parents ne veulent pas des réponses différées, tout se passe dans la violence de l’immédiateté », a-t-elle poursuivi. Elle évoque aussi le manque de soutien de la part de l’Etat, le rythme scolaire des enfants, le manque d’outils de travail ou encore les pratiques « chronophages ».

Des propos qui n’étonnent pas Laurence*, directrice d’une école élémentaire de Pantin, contactée par 20 Minutes : « En réunion de directeurs d’école, Christine parlait souvent de sa surcharge de travail, de la difficulté d’assumer autant de tâches ». « On s’est vue plusieurs fois depuis la rentrée. Ce n’était pas une personne dépressive. Elle était solide. Même malade, elle venait bosser. On ne s’imaginait pas qu’elle allait faire ça, mais elle était à bout. Elle était trop investie dans son travail, elle voulait que tout soit parfait c’est ce qui l’a tuée », déclare de son côté Marie. Une source proche de l’enquête interrogée par l’AFP évoque aussi une professionnelle « très expérimentée et très dévouée », célibataire et sans enfant, « pour qui son travail était toute sa vie », et qui avait enduré « de fortes lésions personnelles et sentimentales », notamment des décès dans son entourage.

« Ce que l’on demande à un directeur d’école, c’est plus que ce qu’il peut faire »

Et ce qui est décrit par Christine dans sa lettre fait écho à ce que vit Marie au quotidien. « Christine a tout dit. Ça me touche profondément car je vis la même chose. J’ai le sentiment de ne pas être soutenue par ma hiérarchie. On a l’impression que le cri d’alarme que les directeurs d'école lancent depuis des années n’est jamais entendu », confie-t-elle à 20 Minutes. « Je me reconnais dans la situation que décrit Christine. L’accumulation des contraintes des directeurs y est très bien décrite », estime aussi, Laurence*, directrice d’une école élémentaire de Pantin, contactée par 20 Minutes. Avant de décrire la multitude de missions qui leur incombent : « On doit organiser les services, transmettre les informations aux enseignants, impulser des projets pédagogiques, gérer des tâches administratives, veiller à la sécurité de l’établissement, gérer les remplacements, passer commande aux fournisseurs…. Et nous avons toujours plein d’échéances, sans compter les urgences à gérer au quotidien. On est interrompu toutes les 5 minutes et on a toujours l’impression de ne pas faire ce que l’on aurait voulu. Sans oublier les nouvelles réformes qui détricotent les précédentes ». poursuit-elle.

Cette impression de crouler sous la tâche, Marie la ressent aussi : « Ce que l’on demande à un directeur d’école, c’est plus que ce qu’il peut faire. La rentrée est infernale et on est obligé de prendre sur nos vacances pour venir une semaine avant pour les préparer. Le reste de l’année, on effectue aussi énormément d’heures supplémentaires gratuitement », explique-t-elle.

« On ne veut pas que sa mort soit passée sous silence »

Et exercer à Pantin entraîne des difficultés supplémentaires, selon Laurence : « En Seine-Saint-Denis, les tâches des directeurs d’école sont complexifiées du fait que beaucoup d’enseignants titulaires y démarrent leur carrière et qu’il y a de nombreux contractuels, qui n’ont jamais été devant une classe. Cela demande une attention accrue de notre part. Il faut les aider pédagogiquement, cela nous prend beaucoup de temps. » Un avis partagé par Marie : « Je me retrouve avec des enseignants nouveaux chaque année. Comment mener à bien le pilotage pédagogique quand les équipes changent tous les ans ? » interroge-t-elle. Autres difficultés des chefs d’établissement de Pantin : leurs relations parfois tendues avec des parents d’élèves « Certains d’entre eux sont de plus en plus procéduriers et n’hésitent pas à porter plainte en cas de désaccord. Et régulièrement, des parents ne viennent pas chercher leurs enfants à l’école et nous nous chargeons de les garder », pointe Marie. Sans compter les difficultés sociales des familles auxquelles les professionnels sont sans cesse confrontés.

Pour rendre hommage à Christine, Marie et Laurence assisteront ce jeudi à 18h au rassemblement prévu devant l’école où elle est morte. « Il faut agir pour que ce genre de drame ne recommence plus jamais », déclare Marie. « On ne veut pas que sa mort soit passée sous silence. Et que le ministre allège nos missions », conclut de son côté Laurence.

* Les prenoms ont été changés.