Paris : Pourquoi le projet de réaménagement de la gare du Nord divise-t-il l’opinion ?

MUTATION Architectes, urbanistes, politiques et usagers critiquent le gigantesque projet de transformation « en centre commercial » de la gare du Nord

Sélène Agapé

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La SNCF veut investir plusieurs centaines de millions d'euros dans la modernisation de la gare du Nord, la première d'Europe en nombre de voyageurs accueillis chaque jour.
La SNCF veut investir plusieurs centaines de millions d'euros dans la modernisation de la gare du Nord, la première d'Europe en nombre de voyageurs accueillis chaque jour. — F. Pouliquen / 20 Minutes
  • Le projet de transformation de la gare du Nord, dans la perspective des Jeux olympiques d’été, a été validé le 9 juillet dernier. Il associe la SNCF Mobilités et la branche immobilière du groupe Auchan (Ceetrus), mais la compagnie ferroviaire n’y sera à terme qu’un actionnaire minoritaire.
  • 600 millions d’euros vont être investis dans ce plan de rénovation avec notamment 50.000 m² d'espaces commerciaux, une salle de concerts… La gare devrait presque tripler de volume.
  • Dans une tribune publiée au Monde, une vingtaine de grands noms de l’architecture et de l’urbanisme se sont violemment attaqués au gigantesque projet. En réponse à ces critiques, la SNCF a assuré que ce réaménagement serait bénéfique aux voyageurs.
  • Qu’en disent les usagers de ce réaménagement de la gare du Nord ?

Attirant ou déplaisant ? Le futur visage de la gare du Nord aiguise déjà la curiosité. La première gare d’Europe, qui accueille 700.000 voyageurs par jour – soit 200 millions chaque année, doit être métamorphosé à l’horizon 2023-2024 pour les Jeux olympiques d’été de Paris.

Pour ce faire, Auchan, via sa foncière Ceetrus (66 %), et SNCF Gares & Connexions (34 %) se sont réunis dans la coentreprise StatioNord pour mener à bien un projet, à hauteur de 600 millions d’euros, pour tripler la surface de l’édifice et répondre à la hausse du trafic – 260 millions d’ici 2024 et 300 millions en 2030 selon les prévisions – et les exigences de développement durable.

Ainsi, une nouvelle aile verra le jour avec un terminal de départs séparé des arrivées. Des espaces culturels (salle de concerts, d’expositions) et des espaces verts seront entre autres construits, et les espaces de services, de commerces et de restauration multipliés. La Gare du Nord compte à ce jour 35 boutiques.

Un projet « inacceptable »

Les premières images de ce projet titanesque n’ont pas été au goût de tous. Ses détracteurs rappelant dans un premier temps que la gare est un monument historique de Paris. Sauf que le lieu n’est pas classé mais juste inscrit, donc peut faire « l’objet de dispositions particulières pour leur conservation afin que toutes les interventions d’entretien, de restauration ou de modification puissent être effectuées en maintenant l’intérêt culturel qui a justifié leur protection », indique le ministère de la Culture sur son site.

La plus virulente salve de critiques est venue mardi d'une tribune du Monde, signée par 19 grands noms de l’architecture et de l’urbanisme. Pour Jean Nouvel, prix Pritzker en 2008, le médiatique Roland Castro ou encore Jean-Louis Subileau et Laurent Théry : « Ce projet est inacceptable, et nous demandons qu’il soit repensé de fond en comble ».

« Le premier objectif d’une réorganisation de la gare doit être de leur offrir un lieu et un moment d’échanges aussi confortables que possible, dans des parcours quotidiens souvent harassants », disent les signataires. « Or le projet prévoit d’interdire l’accès direct aux quais tel qu’il se pratique aujourd’hui », regrettent-ils, jugeant insupportable d’obliger les milliers de voyageurs et visiteurs de la gare à « traverser des espaces commerciaux », comme sur le modèle des aéroports. « Cela veut dire : plus de distance à parcourir, des temps d’accès nettement augmentés. Indécent. »

Un retard dans les délais de livraison

Les signataires de la tribune, qui accusent également ce projet de défigurer la gare, craignent que le site commercial usurpe à terme des clients au détriment des banlieues. « On comprend l’attrait que représente pour Auchan l’énorme flux de la gare du Nord, mais cette captation se fera au détriment des territoires desservis par la gare », poursuivent les signataires.

« C’est du gaspillage », juge Albert, un retraité en partance pour Lille, interrogé par 20 Minutes. « La SNCF ferait mieux de mettre de l’argent pour réparer cette gare qui s’écroule en miettes et nettoyer les trains sales et l’état des lignes qui cause des catastrophes chaque été », balance-t-il. Plus mesurée, Hortense son épouse trouve que le projet pourra redonner « plus de vie à la gare » et « qu’on pourra attendre en faisant du shopping ».

Le dernier point de crispation est le respect des délais. StatioNord, la société chargée du projet, est déjà sous tension à cause d’un avis défavorable rendu cet été par une commission spécialisée dans l’aménagement commercial sur une partie du projet. Par conséquent : l’octroi d’un permis de construire a été bloqué. StatioNord a fait appel de cette décision. Pour les auteurs de la tribune, si les travaux ne sont pas achevés dans les délais, ils viendront perturber le fonctionnement de la gare en plein JO de 2024, alors qu’elle jouera un rôle crucial pour gérer les transports vers le gros des sites olympiques, en Seine-Saint-Denis.

Si tous les usagers ne connaissent pas les détails des transformations, certains comme Mickaël s’agacent de la perspective de nouveaux travaux dans la capitale. « Comme si on ne perdait pas déjà assez de temps dans les transports », s’exaspère le trentenaire.

Un projet utile et « zéro déchet »

A la suite de la tribune du collectif d’architectes et d’urbanistes, la SNCF a contre-attaqué en la personne de Claude Solard, le directeur général de SNCF Gares & Connexions dans les colonnes du Monde. Il répond que ce plan, proposant « une nouvelle ouverture vers la ville », facilitera la vie des voyageurs et visera « zéro déchet ».

« La gare du Nord desservira la plupart des sites pour les Jeux olympiques et paralympiques 2024 de Paris : nous tiendrons nos engagements pour être au rendez-vous », maintient le directeur général de SNCF Gares & Connexions. Claude Solard défend une transformation « complète et ambitieuse », assurant qu’elle concernerait d’abord les usagers de RER et de trains de banlieue, tout en jugeant possible de concilier les besoins des voyageurs avec une place importante accordée aux magasins. Il défend par ailleurs l’alliance entre la SNCF et Auchan, soulignant qu’elle donnera la possibilité de rénover des espaces publics sans peser sur le contribuable et le prix des billets de train.

Pour Fadoua, 21 ans, étudiante en BTS banque, le projet pourrait « être bien pour les touristes. Surtout ceux qui viennent de l’Eurostar ». A Londres, la gare de Saint-Pancras reste séduisante malgré sa modernité. Son terminal a été d’ailleurs conçu comme un centre commercial. Marie, vendeuse dans l’une des boutiques de gare de Nord n’a pas d’avis tranché sur la question : « Ça va peut-être ramener plus de clients, mais la gare ne sera plus comme avant. »