Saint-Ouen : Abrités dans un nouveau squat, des réfugiés latino-américains toujours dans l’attente d’un toit

LOGEMENT Expulsés fin juillet d’un squat, des réfugiés demandent la tenue d’une table ronde avec la mairie et la préfecture pour trouver des solutions de relogement

Sélène Agapé

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Expulsés d'un squat qu'ils occupaient depuis le début de l'année, des réfugiés latino-américains ont installés un campement de fortune aux abords de la mairie de Saint-Ouen. (Ici, le 8 août 2019).
Expulsés d'un squat qu'ils occupaient depuis le début de l'année, des réfugiés latino-américains ont installés un campement de fortune aux abords de la mairie de Saint-Ouen. (Ici, le 8 août 2019). — BERTRAND GUAY / AFP
  • Fin juillet, environ 150 réfugiés et sans-papiers latino-américains ont été expulsés d’un squat au 111-113, rue du Docteur Bauer à Saint-Ouen.
  • Après l’installation d’un campement permanent aux abords de la mairie en guise de « mobilisation statique » durant un mois, ils ont investi de nouveaux locaux dans la ville.
  • Réfugiés, militants et élus de l’opposition politique demandent la tenue d’une table ronde avec la mairie, la préfecture et les acteurs sociaux pour trouver des solutions administratives et sociales pour ces réfugiés.

« Un toit, c’est un droit ». C’est le leitmotiv depuis plusieurs mois des réfugiés latino-américains (Colombiens, Péruviens, Boliviens, Cubains, Vénézuéliens…), expulsés fin juillet d’un squat dans la ville de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), en attente de solutions de (re) logement. Depuis mardi soir, ils occupent un nouveau bâtiment, au 23 rue du Docteur-Bauer, non loin de leur précédent abri de fortune.

Ce sont soixante familles dont une quarantaine d’enfants, soit environ 150 personnes, qui naviguent depuis le début de l’année entre les hébergements non autorisés, les nuitées à l’hôtel et les rues audoniennes. « Ils ont des situations différentes », explique Laurent Gardin, responsable de l’association Droit au logement (DAL) de Saint-Ouen. Certains ont le statut de réfugiés politiques – victimes de menaces ou dont les proches ont été assassinés –, d’autres sont détenteurs de titres de séjour ou sans-papiers. La majorité d’entre eux sont en provenance de la Colombie.

Une « mobilisation statique »

Ce « déménagement » avait été amorcé dès dimanche matin par une « trentaine de personnes dont une dizaine d’enfants », raconte Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole du DAL. Les autres sont restés sur le campement permanent installé, depuis début août, près de la mairie [à l’angle de la rue Diderot et de l’Hôtel de ville] en guise de « mobilisation statique » pour mettre un coup de pression à la municipalité.

« La police est venue en début d’après-midi. Le commissaire a installé un blocus. Un véhicule empêchait les entrées du squat », détaille Jean-Baptiste Eyraud. Les forces de l’ordre s’en iront finalement lundi en fin d’après-midi. Et depuis mardi soir, tentes et matelas ont déserté la rue pour ce nouvel abri. « Les familles ne veulent pas vivre dans la marginalité, elles veulent un logement social », souligne Jean-Baptiste Eyraud.

La priorité, c’est la rentrée

Le squat reste une solution par défaut, abonde Laurent Gardin, responsable DAL de Saint-Ouen. « C’est vraiment parce qu’il y avait des enfants et qu’ils devaient faire leur rentrée. » Il confie tout de même la crainte des élèves lundi matin de sortir pour se rendre au collège sans être sûrs de retrouver un toit à leur retour. Par ailleurs, les écoliers sont scolarisés dans les communes avoisinantes comme Montreuil et Clichy-sous-Bois. La mairie, refusant selon l’association, de les accueillir.

Pour Eric Coquerel, député France insoumise dans la 1re circonscription de la Seine-Saint-Denis, qui suit le dossier depuis plusieurs mois, « on ne réquisitionne pas assez de logements vides ». L’élu espère que cette fois-ci le maire William Delannoy (UDI) ne brandira pas l’argument de « travaux pour la construction d’une école » pour lancer une autre expulsion. En effet, la justice avait accordé début mai à la ville de Saint-Ouen le droit d’expulser les réfugiés du site situé au 111-113, rue du Docteur-Bauer, dont elle est le propriétaire. Le motif : « la réalisation du groupe scolaire prévu pour être livré en septembre 2022 », est-il mentionné dans un communiqué municipal.

Un dialogue à sens unique ?

En outre, selon la préfecture de Seine-Saint-Denis, « au-delà de l’application d’une décision de justice, l’expulsion répondait à des impératifs de sécurité ». Des accusations consternantes pour les familles et militants. « Ils occupaient un lieu qu’ils avaient aménagé de façon spectaculaire. Beaucoup de ces gens-là travaillent, notamment dans le BTP, soutient Eric Coquerel. Il y avait de l’électroménager, tout… Je n’avais jamais vu ça. »

Avant l’expulsion fin juillet, « on avait demandé une enquête sociale et écrit à la mairie pour leur expliquer que la situation n’était pas ce qu’ils imaginaient », déplore Laurent Gardin, expliquant que seulement 10 personnes étaient convoquées à l'audience du jugement sur les 150 qui avaient trouvé refuge dans le squat. Sur les 60 familles, « 28 ont ainsi bénéficié de ce dispositif exceptionnel [à savoir une prise en charge sur le plan médico-social] et ont notamment reçu des propositions de mise à l’abri. A ce jour, 14 familles sont toujours prises en charge », a rapporté la préfecture de Seine-Saint-Denis, dans un communiqué datant du 7 août. « La préfecture a donné quelques nuits d’hôtels », reconnaît Laurent Gardin, « mais elle les a ensuite supprimées puis renvoyé les réfugiés vers le 115. »

Une table ronde

Aujourd’hui les responsables de la DAL souhaitent que la Semiso (la société d’économie mixte de Saint-Ouen), propriétaire du nouveau bâtiment occupé, n’engage pas de poursuites contre les familles. Ironie de la situation, le président du conseil d’administration du gestionnaire de parc locatif n’est autre que… le maire de Saint-Ouen, William Delannoy.

Contactées par 20 Minutes, la mairie et la préfecture n’ont pas répondu à nos sollicitations. Mais l’édile avait déjà fait connaître sa position par voie de communiqué. « Pour ma part, et je ne m’en tiens qu’à mon rôle de maire, je dois apporter des solutions de relogement prioritairement aux Audoniens qui ne comprendraient pas, après des années d’attente, de voir le maire attribuer des logements à des Colombiens », estime-t-il. Le maire a aussi accusé la DAL d’être responsable de la situation actuelle.

Loin de se décourager, les familles en situation de précarité et leurs soutiens ont demandé la tenue d’une table ronde pour trouver des solutions. Le député Eric Coquerel a par ailleurs écrit lundi à la municipalité. Certains réfugiés ont même obtenu le DALO (Droit au logement opposable), un dispositif qui donne en principe priorité à un relogement. « Il faut regarder les situations administratives et les situations sociales », renchérit Laurent Gardin.

Les réfugies peuvent compter sur la solidarité des habitants de Saint-Ouen qui depuis le début de l’année apportent des vivres et participent aux mobilisations organisées pour leur défense. « Beaucoup [de ces familles et personnes en situation irrégulière] sont venus en France avec une vision des Droits de l’Homme alors ils vont se faire entendre et rester visibles », relativise Laurent Gardin, du DAL.