Paris: Charly, l’emblématique poissonnier du 11e, remplacé par un magasin bio

SOCIETE La poissonnerie Lacroix, située rue Oberkampf, où officiait depuis 16 ans Charly, figure du quartier, va laisser sa place à un magasin bio. Une décision qui laisse une certaine amertume dans le secteur

Romain Lescurieux

— 

Charly de la poissonnerie d'Oberkampf ce mardi
Charly de la poissonnerie d'Oberkampf ce mardi — R.LESCURIEUX / 20Minutes

Un poissonnier, sans port d’attache. Avec sa marinière et son bonnet vissé sur le crâne, Charly n’a pas quitté le costume, et n’a rien perdu de sa gouaille, mais ce mardi, attablé dans un troquet du 20e, humidifié par des rideaux de flotte, l’heure n’est plus à la fête. La poissonnerie Lacroix, située rue Oberkampf (11e arrondissement), va laisser sa place à un magasin bio, propulsant Charly sur le carreau. « C’est un choc », lâche-t-il.

« C’était mon bébé »

Meilleur poissonnier en 2008, primé par la ville de Paris et au concours de meilleur écailler européen, il était employé du commerce depuis 16 ans. Pilier du quartier, engagé dans l’aide des sans-abri via l’association «Le Carillon», il avait fait de cet établissement de bouche une poissonnerie culturelle, écolo et associative. Avant de plier les gaules, le 4 juin dernier.

Charly Hanafy (à gauche) et Louis-Xavier Leca, fondateur de l'association « Le Carillon »
Charly Hanafy (à gauche) et Louis-Xavier Leca, fondateur de l'association « Le Carillon » - R.LESCURIEUX

« J’ai fait une soirée dans la poissonnerie. Nous étions 230. Il y avait des commerçants, des clients. C’était très émouvant. J’étais en pleurs. Normal, j’étais chez moi. C’était mon bébé », se désole-t-il. Il y a quelques mois, son propriétaire a décidé de vendre le fonds de commerce. Charly n’ayant pas les moyens d’acheter, le propriétaire l’a vendu à d’autres. Laissant un goût amer dans le secteur.

« Ils m’ont lâché »

« Énormément de personnes nous demandent où est passé le poissonnier. En plus, il y a de moins en moins de poissonneries à Paris. Charly est adorable, c’est une crème, il a le cœur sur la main. Il apportait du dynamisme au quartier et même s’il avait un côté diva parfois un peu virulent, ça mettait de la vie. Mais il était pieds et poings liés à son propriétaire », note un commerçant de la rue. Selon un travail d’étude mené par l’APUR (Atelier parisien d'urbanisme), la capitale compte 105 poissonneries depuis 2017, contre 110 poissonneries en 2003. Sur Twitter, l’aigreur se fait également sentir.

« Il y avait des hauts et des bas mais ça tournait cette boutique », assure celui se souvient de son premier jour. « En 2003, quand j’ai inauguré, j’ai débarqué avec des gogos danceurs, des drag queens et des drapeaux LGBT (…) Je faisais des soirées, je partais à Rungis, j’ouvrais la poissonnerie "frais comme un gardon". Je l’ai créée la rue Oberkampf », rigole-t-il. « La fermeture de cette poissonnerie est une perte  pour notre quartier », réagi le maire du 11e, François Vauglin. Un quartier que Charly a vu « changer ». « Les épiceries bio ? Il n’y a que ça dans le quartier », s’énerve le poissonnier. « Maintenant, la mode ce sont les start-up mais les mecs n’y connaissent rien. « Là j’ai perdu, mais il faut préserver les commerces de proximité. C’est ce qui fait vivre. C’est ce qui fait l’âme d’un quartier », distille-t-il avant de se lancer dans un coup de gueule.

La poissonnerie a fermé ses portes le 4 juin dernier
La poissonnerie a fermé ses portes le 4 juin dernier - R.LESCURIEUX / 20Minutes

« On entend tout le temps de la part d’élus parisiens un discours de soutien des commerces de proximité, mais personne ne m’a aidé. Ils m’ont lâché ». Pourtant, quelques semaines plus tôt, il recevait la médaille du mérite de la Ville de Paris, rappelle-t-il. « C’est une honte de perdre un commerce de proximité », relance Charly.

« Lorsque nous avons eu connaissance du souhait du propriétaire de la boutique de vendre son fonds de commerce, la Ville de Paris et la Mairie du 11e ont sollicité le GIE Paris’Commerces afin qu’une solution de local puisse être proposée au poissonnier dans un secteur très proche. Une proposition a été faite mais refusée par l’intéressé. Nous regrettons cette fermeture », indique-t-on à la mairie de Paris. « La Ville de Paris a fait de la préservation de la vitalité et de la diversité commerciale de la capitale une priorité de sa politique municipale », abonde-t-on à la mairie, sollicitée par 20 Minutes. D’autres sont plus partagés.

« Toutes les boutiques ici se renouvellent »

Selon un commerçant « c’était une vieille poissonnerie comme à l’ancienne. Ce n’était plus d’actualité ». « C’est une boutique qui était vouée à mourir, parce qu’il n’y avait pas de renouvellement par le propriétaire. Déjà au niveau sanitaire, c’était ni fait ni à faire. C’est un quartier qui est en perpétuel renouvellement et qui a besoin de dynamique, toutes les boutiques ici se renouvellent. Et concernant l’épicerie bio, on verra quand elle sera ouverte. Si ça se trouve, ça va être génial », assure-t-on dans l’échoppe. « Nous sommes dans une économie de marché dont les lois peuvent être dures à vivre lorsque la concurrence s’exprime. Toutefois, l’ouverture d’un magasin bio est toujours une bonne nouvelle, même si rien ne remplacera la poissonnerie de Charly », conclut le maire François Vauglin. 

Des travaux importants sont en cours et aucune information n’est donnée sur l’identité du futur voisin. Mais quelques commerçants misent sur « un gros groupe » derrière cet investissement. De son côté, Charly espère retrouver un local « idéalement dans le 11e » pour continuer son activité : vendre du poisson de saison et aider les plus démunis.