Paris: De Roissy à la capitale, des taxis évitent-ils la Chapelle pour ne pas «choquer» les touristes?

SOCIETE En arrivant de l’aéroport de Roissy, certains chauffeurs racontent prendre un itinéraire bis pour ne pas montrer aux touristes « l’état du secteur » de la porte de la Chapelle. D’autres optent pour la pédagogie

Romain Lescurieux

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Campement de fortune sous un pont vers porte de La Chapelle a Paris.
Campement de fortune sous un pont vers porte de La Chapelle a Paris. — Laurence Geai/SIPA
  • « La première image que les touristes ont, en arrivant à Paris, plus belle ville du monde, ce sont les tentes, les réfugiés, les toxicos », déplore un chauffeur de taxi, qui prend d’autres axes pour entrer à Paris.
  • D’autres préfèrent y passer en expliquant la situation.
  • Fin avril, Anne Hidalgo et 12 autres maires ont lancé un appel à l’Etat pour dénoncer la situation « indigne » dans le nord-est de la capitale.

« La première image que les touristes ont, en arrivant à Paris, plus belle ville du monde, ce sont les tentes, les réfugiés, les toxicos… Quand je peux, j’évite au maximum de passer par la Porte de la Chapelle », affirme Mordi, 53 ans, chauffeur de taxi entre l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle et la capitale, depuis plus de vingt ans.

 

« Depuis un an, je privilégie la porte de Clichy ou la porte d’Asnières, surtout le soir et la nuit », poursuit-il, avant de préciser auprès de 20 Minutes : « Quand je n’ai vraiment pas le choix, je passe par la porte de la Chapelle, mais je vois que les touristes ne sont pas rassurés, qu’ils ont peur. Moi aussi finalement. Il y a une certaine agressivité des gens à la rue. Ce n’est agréable pour personne », déplore-t-il. Un cas isolé ?

« Ne pas montrer au monde entier l’état du secteur »

Fin avril, à la suite de nouvelles évacuations de campements dans le nord-est de la capitale, Anne Hidalgo et 12 autres maires ont lancé, lors d’une conférence de presse, un appel à l’État pour dénoncer la « situation indigne » des migrants à Paris et en France. « La situation n’est plus acceptable et n’est plus vivable. On ne peut pas faire comme si la situation n’existait pas. […] On est au bout du rouleau de ce qu’on pouvait supporter », indiquait la maire de Paris.

Dans l’assemblée, Jean-Michel Métayer, riverain et fondateur du collectif de locataires « Vivre au 93 Chapelle », qui vit depuis trente ans au 93 rue de la Chapelle (18e arrondissement) décrit alors son quotidien dans le quartier. Il rapporte des histoires de riverains excédés par les campements, la misère, la violence et la toxicomanie de la colline du crack, voisine. Il révèle aussi ces témoignages de chauffeurs qui éviteraient la porte de la Chapelle pour ne pas « choquer » les touristes, arrivés à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, quelques heures plus tôt. Sur Twitter, certains relatent ces faits.

« J’ai rencontré un taxi qui m’a dit que certains chauffeurs au départ de Roissy ne rentrent pas à Paris par la porte de la Chapelle, pour ne pas montrer au monde entier l’état du secteur », note Jean-Michel Métayer. « Ils prennent d’autres itinéraires pour ne pas passer à la Chapelle. Ils passent par la porte Maillot, la porte de Champerret, pour éviter que les touristes en arrivant de l’autoroute A1 ne voient ça », explique-t-il à 20 Minutes. « Ici, on vit avec tout ça depuis sept ans, mais en ce moment nous avons atteint un stade impossible », reprend-il. Si tous les chauffeurs de taxi ou de VTC contactés par 20 Minutes ne confirment pas emprunter un itinéraire bis, certains sont catégoriques. D’autres plus pédagogues.

« La pauvreté y est flippante, triste, mais je continue d’y passer »

« C’est véridique », s’exclame Djamel, 40 ans. Lui, est chauffeur de nuit, depuis onze ans et dit ne plus rentrer à Paris, par la Chapelle, depuis plus d’un an. « Quand je viens de Roissy, je passe par la porte de Clichy ou Maillot. A la Chapelle, des gens tentent d’ouvrir la portière, de casser la vitre. Ce n’est pas vendeur pour nos clients, surtout des touristes qui découvrent Paris. Avant, la situation faisait mauvais genre, maintenant c’est dangereux », s’agace-t-il. Olivier, 37 ans, chauffeur depuis six ans dans la capitale, a lui, une approche différente.

« Oui, la sortie à la Chapelle craint. Oui, la pauvreté y est flippante, triste, et elle s’aggrave, mais je continue d’y passer et j’explique aux touristes la situation, le contexte », dit-il. « Globalement, les Européens sont conscients et les Américains ne comprennent pas qu’on puisse laisser faire ça. Mais ça ne les indigne pas plus que ça. Il peut y avoir une peur, mais je tente de les rassurer », rembobine-t-il.

Les élus montent au créneau

Pierre Liscia, chroniqueur et élu (LR) du 18e arrondissement, déplore cette situation dans le secteur qui s’est « aggravée et étendue », depuis la fermeture du centre d’accueil humanitaire et « l’exposition de la présence de toxicomanes » notamment depuis l’évacuation de la Colline qui n’a fait « que disperser le problème », détaille-t-il. « Cette zone est délaissée par la mairie, les pouvoirs publics sont dans le déni. Cela fait cinq ans que c’est compliqué, deux ans que c’est dramatique », commente-t-il.

Pour faire face, la Mairie de Paris prévoit l’ouverture d’un centre d’accueil et de repos pour les toxicomanes. Ce lieu devrait voir le jour dans le secteur, probablement avant l’été. Enfin, concernant la crise migratoire, Anne Hidalgo et ses équipes continuent de mettre la pression sur l’État et de se rendre sur place une fois par semaine. « La France connaît une crise de l’accueil des réfugiés, qui s’illustre notamment à Paris dans les situations que connaît le Nord-Est. Seule une réponse nationale est pertinente pour améliorer rapidement les conditions inhumaines connues par les migrants », a tweeté ce mardi le premier adjoint à la maire de Paris, Emmanuel Grégoire.